Histoire 

La seconde vie des sorcières sur Wikipédia

Le projet des «Sans pagEs», qui vise à combler le fossé des genres, réhabilite les femmes condamnées pour sorcellerie à cause de leurs comportements marginaux, de leur sexualité jugée déviante ou de leur simple volonté d’indépendance

«Lorsqu’on rédige la biographie d’une femme sur Wikipédia, on crée des modèles, des références»: c’est ainsi que Natacha Rault résume la mission des «Sans pagEs», un projet qui vise à combler le fossé des genres au sein de l’encyclopédie libre. En lançant ce mouvement en 2016, la responsable du programme carrières duales à l’Université de Genève souhaitait donner une place aux femmes illustres ou moins illustres sur le Web. Elle ne se doutait pas qu’elle se pencherait un jour sur des trajectoires oubliées de l’histoire: les femmes condamnées à mort pour sorcellerie entre le XV et le XVIIIe siècle.

En quelques clics, le constat apparaît: sur Wikipédia, les femmes sont sous-représentées. «Le vide le plus important se trouve avant 1900, où seules les femmes issues de familles nobles sont citées», précise Natacha Rault. En 2016, Wikipédia en français comptait environ 450 000 biographies d’hommes et 75 000 de femmes. Aujourd’hui, le nombre de notices féminines s’élève à 90 370, soit une proportion de 16,84% de femmes. En collaboration avec Via Mulieris, une association d’historiennes valaisannes qui encouragent les recherches menées sur et par les femmes en Valais, Natacha Rault prévoit d’organiser un «éditathon» cet automne. Le but: rédiger des biographies de sorcières ou compléter celles dont on ne sait encore que très peu. L’événement aura lieu dans le cadre du Wikialpenforum, qui célèbre les Alpes, de la Provence à l’Autriche.

«Théorisation misogyne»

Face au retard à combler, pourquoi se focaliser sur les accusations de sorcellerie parmi toutes les autres violences subies par les femmes? «Les condamnations pour sorcellerie marquent le début de la théorisation misogyne par les scientifiques, les intellectuels, estime Natacha Rault. Le traité fondateur Malleus Maleficarum, publié en 1687, sur lequel s’appuient les juges pour mener la chasse aux sorcières, stipule que les femmes sont inférieures aux hommes, donc plus susceptibles de céder à l’appel du diable.»

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La référence va même plus loin. «Depuis les années 1970, la sorcière de l’époque moderne est devenue la figure sociale du combat des femmes», souligne Michel Porret, professeur d’histoire moderne à l’Université de Genève, dans son ouvrage consacré à Michée Chaudron, dernière sorcière genevoise condamnée, en 1652. «Symbole de la résistance à l’oppression masculine, la sorcière devient une véritable héroïne. Une femme libre de sa destinée et de son corps qui aura payé son originalité au prix de sa vie.»

Plongée dans les archives

Il y a Rolette Liermy, décapitée en 1537 à Genève, Catherine Repond, brûlée en 1731 à Fribourg, ou encore Clauda Brunyé, brûlée en 1568 à Neuchâtel pour avoir fait commerce de «philtre magique» et eu des «relations sexuelles avec le diable». Pour retrouver la trace de ces vies brisées, il faut fouiller les archives: procédures juridiques, actes notariés, ou encore registres des décès. A la recherche d’un nom, d’un lieu de décès voire même, dans certains rares cas, de peintures ou de gravures. Un travail de fourmi, rendu d’autant plus difficile que les documents relatifs aux condamnés sont souvent brûlés, dans une forme de rite de purification. Au total, on estime que 100 000 procès ont eu lieu dans le monde entier, aboutissant à entre 60 000 et 70 000 exécutions. En Suisse, quelque 6000 personnes ont été brûlées pour sorcellerie.

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Le projet des «Sans pagEs» ne vise pas seulement à rédiger des biographies de femmes condamnées pour sorcellerie ou à les traduire en français, mais s’attache aussi à les cartographier. «En plaçant une femme dans l’espace, on lui redonne une consistance, une dimension géographique», estime Natacha Rault.

La figure Michée Chauderon

En Suisse, la chasse aux sorcières débute en Valais, en 1428. Sous la supervision de l’évêque Walter Supersaxo, les condamnations en masse se succèdent. Des femmes principalement, des hommes aussi. Sexualités jugées déviantes, comportements marginaux, pratiques de guérisseurs, volonté d’indépendance: les pouvoirs publics répriment tous azimuts. «Contrairement aux idées reçues, les tribunaux laïcs ont condamné davantage que les tribunaux religieux», relève Natacha Rault. En 1682, une ordonnance de Louis XIV abolit le crime de sorcellerie mais le remplace par l’empoisonnement. «Malgré tout, le phénomène continue aujourd’hui, en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou encore en Arabie saoudite.»

Si la plupart des sorcières sont restées dans l’oubli, Michée Chauderon, lavandière catholique brûlée vive à Genève en 1652, a connu une réhabilitation tardive. Un chemin inauguré en 1997 porte désormais son nom dans la cité de Calvin. Comment expliquer ce retournement? «Depuis quelques années, les sociétés demandent des comptes moraux à l’histoire. Elles imputent licitement des responsabilités collectives en plaidant la repentance, parfois anachronique, pour la réhabilitation de ses victimes», note Michel Porret dans son ouvrage L’ombre du diable.

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