Politique

Au secours, je suis élu maire!

Certaines communes peuvent forcer leurs villageois à devenir conseiller municipal, lorsqu’elles manquent de candidats. Deux «désignés volontaires» racontent leur calvaire. Johanna Tschumi a même fui son village

Il ne s’intéressait pas à la politique et n’avait pas mis les pieds à l’administration communale depuis des années. Lutteur de profession, Ambros Arnold entraînait les juniors quand un jour d’automne 2012, il s’est retrouvé élu à l’exécutif de son village, contre sa volonté.

«Le vice-président se retirait pour des questions de santé et il avait dressé lui-même une liste de candidats pour le remplacer. J’en faisais partie. Je lui ai dit que le poste ne m’intéressait pas et que je n’avais pas le temps. Mais les autres personnes sélectionnées n’avaient pas non plus envie et le jour de l’assemblée communale, j’ai été élu.» Le sportif à la carrure solide raconte sa victoire électorale – une mauvaise surprise qu’il n’a pu éviter – d’un ton affligé. En vertu de l’obligation de servir (Amtszwang) inscrite dans la Constitution d’Uri, aucun citoyen ne peut refuser la fonction de conseiller municipal.

Unterschächen, commune alpine de 700 âmes dans une vallée uranaise, n’est pas une exception. La maire de la commune voisine de Spiringen, Esther Büeler, n’avait aucun intérêt pour la politique quand elle s’est retrouvée propulsée au Conseil municipal.

Les localités rurales manquent cruellement de citoyens prêts à endosser ces fonctions publiques, rappelle une étude d’Avenir Suisse parue en janvier. Et pas seulement à Uri. Les cantons d’Appenzell Rhodes-Intérieures, de Zurich et du Valais offrent le même instrument législatif, l’Amtszwang, à leurs communes souffrant d’un manque de vocations.

Des députés zurichois ont tenté d’abolir cette contrainte jugée archaïque début février, comme l’ont déjà fait Saint-Gall ou Berne, mais une majorité du parlement a voulu la maintenir. Le Conseil d’Etat d’Uri a, pour sa part, annoncé la semaine passée qu’il allait moderniser cette clause centenaire… tout en conservant sa force contraignante. Les communes en ont trop besoin.

Si les «candidats désignés» au conseil municipal ou scolaire ne sont pas rares, certains le vivent très mal, à l’instar de Jürgen Schütt, qui n’était pas autorisé à quitter ses fonctions à Zollikon (ZH) ou Johanna Tschumi, qui a dû fuir sa commune de Bauen (UR) en 2009.

Contactée par téléphone, la villageoise raconte: «Un matin, j’ai appris que j’avais été élue à l’exécutif de la commune lors de l’assemblée de la veille. Comme il n’y avait pas de candidats pour les trois postes à repourvoir, la municipalité avait choisi trois villageois. Je n’avais même pas été avertie!» déplore-t-elle. La travailleuse sociale avait déjà occupé un poste public quelques années auparavant dans la localité de 160 habitants. Mais lors de son élection surprise au conseil municipal, la femme de 60 ans est «très occupée professionnellement» et n’a plus le temps. «Je souffrais aussi de problèmes de santé. J’ai contesté mon élection avec un certificat médical, mais la municipalité n’a pas traité ma requête et m’a convoquée pour la première séance de janvier.» Craignant l’amende infligée aux réfractaires – «plusieurs milliers de francs par année», Johanna Tschumi a décidé de fuir sa commune et loué une chambre dans le village voisin.

Depuis, «les deux autres personnes élues à contrecœur sont également parties et de vrais candidats se sont annoncés». La sexagénaire a pu revenir habiter officiellement à Bauen. Aujourd’hui retraitée, Johanna Tschumi s’est présentée de bon cœur aux dernières élections, et elle est devenue présidente du village en janvier. Ambros Arnold a lui aussi «traîné des pieds les six premiers mois», quand il a été convoqué pour siéger au Conseil municipal. «Vous n’êtes pas très souriant quand vous êtes forcé d’assister à des séances et des commissions chaque semaine», glisse-t-il. Mais le grand montagnard n’a pas voulu trouver de prétextes pour échapper à son devoir citoyen. «Ce n’est pas mon genre. J’ai fini par accepter mon nouveau rôle et j’ai essayé de donner le meilleur de moi-même.» Il est devenu président de la commune après deux ans – «Je savais que je n’y échapperai pas quand j’ai été élu vice-président.»

L’ancien lutteur, qui a repris aujourd’hui une entreprise de déménagement, nous raconte ses premiers pas en politique autour d’un verre de Rivella dans un bistrot d’Altdorf, un soir «après une journée de 14 heures». Il jongle tant bien que mal entre son entreprise et ses tâches communales. Mais il semble avoir pris goût à ses fonctions politiques. Il détaille les défis de son village, le recul démographique, le maintien des petits commerces, de La Poste et de la banque, le développement du tourisme encouragé par un parcours de ski de fond. Il échange avec les habitants du village. «Il y a une bonne équipe à la municipalité, avec une super ambiance», note-t-il.

Il a beau l’avoir subie, Ambros Arnold ne serait pas pour la suppression de cette clause de contrainte. «Il y a tellement de postes à repourvoir dans chaque commune avec les membres du Conseil municipal, scolaire, et religieux, ainsi que les pompiers et les samaritains! Il faut trouver près de 50 candidats. Cette obligation est la moins mauvaise des solutions», dit-il en haussant les épaules.

Et la fusion des communes? La réaction est vive: pas question de fusionner avec une localité de la plaine aux problèmes et aux défis si différents. «Nous ne pouvons qu’être perdants», balaie-t-il d’un revers de main. Johanna Tschumi se dit quant à elle favorable aux fusions, «mais beaucoup de personnes s’y opposent par ici», reconnaît-elle.

Et les indemnités? Pourrait-on les augmenter pour accroître les vocations? Ambros Arnold secoue la tête, en riant. A l’heure actuelle, les membres reçoivent 30 francs par réunion du conseil, qu’ils mettent de côté pour faire une excursion à la fin de l’année. «Il faudrait une forte hausse – que cela devienne un salaire – pour faire une différence. Si vous recevez 1000 francs de plus par année, cela ne changera rien», réfute-t-il. L’Uranais semble résigné à remplir son rôle de maire pour le bien-être de son village.

«J’ai contesté mon élection avec un certificat médical, mais la municipalité n’a pas traité ma requête»

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