«Moritz» est l'adolescent du Conseil fédéral. Il présente les tourments de cet âge où l'on se tourne vers soi, regarde dans le miroir de la salle de bain le duvet devenir barbe, angoissante et jouissive contemplation du «moi». Qui suis-je? semble-t-il se demander. Je suis Moritz Leuenberger, ministre de l'Environnement, des Transports, de l'Energie et de la communication. Suis-je seulement cela? N'ai-je rien à dire, de leçons à donner? Mais un cosmopolite ne donne pas de leçons, il absorbe le monde. J'aimerais que mes com-

patriotes sachent que je suis un être souffrant, en bonne santé, certes, mais souffrant des illuminations qui m'assaillent. Et si j'écrivais?

Auteur d'un recueil de discours paru l'an dernier*, Moritz Leuenberger, président de la Confédération, n'en a pas plus prononcé que ses prédécesseurs après deux mois dans la fonction. Mais, en deux mois, il a donné à ce rituel une manière très personnelle, il en a fait une entreprise esthétique, tout en noir et chapeau claque. «Moritz» aime surprendre, choquer sans décevoir, briller sans faire tache. Etre de bon goût en évitant le bon goût. Ce n'est pas chose facile.

Ainsi, il convient, pour introduire un décalage, de citer Karl Marx à Davos: «Le philosophe allemand fut aussi un pionnier de la mondialisation et donc un lointain précurseur du Forum économique mondial». Mais seul un goujat songerait à faire rire lors de la Journée des malades; or le président de la Confédération n'en est pas un: «Il y a quarante ans, il n'était pas encore permis de recevoir la visite de ses frères et sœurs à l'hôpital. C'est pourquoi mes frères et ma sœur venaient régulièrement près d'un banc que je pouvais voir de ma fenêtre et me faisaient signe de loin. Ces signes me faisaient autant de bien que les médicaments.»

Moritz Leuenberger est entier. S'il calcule ses effets, le propos est sincère. Se remémorant le long séjour qu'il fit, alité, à l'hôpital des enfants de Bâle, il décrit un calvaire triste à mourir mais l'«histoire» finit bien. Les lettres d'auditeurs empathiques, à la suite de ce drame radiodiffusé, ont afflué et affluent encore. Du Greco on passe à Trenet. Obéissant à l'invitation du Salon de l'auto de Genève, le président de la Confédération, écologiste tempéré et végétarien, s'est visiblement beaucoup amusé en introduisant son propos ainsi: «Meine Damen und Herren, Liebe Automobile, liebe Automobilinnen…» «En personnifiant la voiture, j'ai voulu souligner sa glorification par la société.» «Liebe Automobilinnen» est une pique aux féministes. «Vous voyez…», dit-il en réprimant un contentement.

Mordant quand il n'est pas grave, Moritz Leuenberger réussit ses coups. A la grand-messe UDC de l'Albisgüetli, il a «explosé» l'applaudimètre et fait «aussi bien que Blocher». «Je n'en suis d'ailleurs pas très fier», confie-t-il contre toute évidence. L'ironie est son ressort. Elle capte le public, qui devient complice. «Je n'aime pas m'adresser à un auditoire comme à une classe d'élèves, je veux au contraire lui faire partager ma dialectique.» Moritz Leuenberger situe la dramaturgie: «Un orateur est un acteur. Il est debout sur un plateau limité dans l'espace. Le temps lui est compté. Ce qu'il dit ne sont pas seulement des mots et des phrases, c'est une action avec les moyens du théâtre. L'orateur suggère quelque chose. La gestuelle est importante. Lorsque j'éprouve un dilemme, ce qui fut le cas à l'Albisgüetli, je ne le cache surtout pas. Je l'exprime. J'essaie d'instaurer un dialogue. Le discours gagne en crédibilité.»

Il arrive au président de la Confédération, «tout le temps», même, dit-il, de se réveiller en pleine nuit, convaincu de tenir une idée et de la noter. «Je me souviens d'une phrase de Robert Walser qui m'est venue pendant mon sommeil. Cela concernait la liberté.» Moritz Leuenberger précise à ceux qui le croiraient dilettante qu'il écrit ses discours le week-end ou en vacances. Sa collaboratrice Barbara Ritschard participe à l'écriture de certains. «C'est comme une partie de ping-pong, explique-t-elle. Il me fait part d'une idée, je la travaille et la lui soumets.»

La préparation d'un discours est une gestation complexe, parfois courte, parfois longue. Cela fait quelques semaines, maintenant, que Moritz Leuenberger réfléchit à sa prochaine prestation oratoire, à Zurich, dans le cadre d'un séminaire. Il sera question de la politique et des rituels. Le ministre pense tout haut: «Les élections sont-elles un rituel, oui ou non? Le mot est connoté péjorativement. A tort. Un rituel est une pratique enracinée et reconnue. Les élections, par conséquent, en sont bien un.»

Le discours du 1er Août est un morceau de roi. Le président de la Confédération s'imagine déjà à Lucerne, avec le Palais des congrès de Jean Nouvel pour décor. Tout un symbole. «Voilà un bâtiment construit par un étranger, qui fait la fierté de tous les Lucernois. C'est la preuve que dans une ville comme Lucerne, fortement ancrée dans son identité, et, partant, pour la Suisse, l'ouverture aux autres est sans danger aucun», se félicite Moritz Leuenberger.

On s'interroge. Pourquoi le recueil de discours «Träume & Traktanden», vendu à 15 000 exemplaires et réédité trois fois, n'a-t-il pas encore été traduit en français? «Cela ne s'est pas présenté», répond l'auteur. «De toute manière, ajoute-t-il avec malice, la Suisse romande n'a pas l'air de s'y intéresser beaucoup. J'ai entendu dire que des socialistes romands n'avaient pas apprécié que je parle de mon expérience personnelle dans mon discours pour la Journée des malades. N'est-ce pas, Mario? (Mario Carrera, socialiste vaudois, conseiller personnel de Moritz Leuenberger) – Non, non, Moritz, rien d'important», rassure ce dernier.

*«Träume & Traktanden», Limmat Verlag, 2000.