Le Temps: Vos programmes respectifs ne mettent que peu en avant le thème de la sécurité. Vous laissez la voie libre à Eric Stauffer?

Anne Emery-Torracinta: J’ai aussi des propositions sur la sécurité, qui est un vrai problème, notamment du fait que Genève est un canton frontière. La police doit pouvoir combattre l’insécurité en étant déchargée du travail administratif et de ce qui relève des incivilités: ce n’est pas à elle de résoudre des cas de tapage nocturne. Pour ces problèmes, des pistes doivent être envisagées avec les communes et les polices municipales. A Toulouse, les socialistes ont mis en place un office de la tranquillité: cette ligne qu’on peut appeler 24 heures sur 24 met les gens en lien avec les services de proximité. En outre, la justice manque de moyens, de greffiers et de juristes en particulier. Concernant la délinquance locale, on doit prévenir la récidive en insufflant plus de moyens pour la réinsertion. Pour la délinquance des gens de passage, on doit faire pression au niveau fédéral pour obtenir des accords de réadmission avec les pays d’origine. A ce titre, je trouve intéressant le plan Maghreb d’Isabel Rochat, qui propose un pécule comme incitation au retour.

Pierre Maudet: En termes d’urgence, c’est le problème numéro 1 à égalité avec le logement. Il est grave car il sape les bases mêmes de l’Etat. On constate des contresens monumentaux: un syndicat de police qui rédige la loi sur la police, une police chargée de gérer des problèmes de société qui ne lui incombent pas. Je suis très préoccupé par l’utilisation croissante d’armes blanches, par la hausse des cambriolages, avec même des cas d’agressions violentes. Plus que de la frontière, le problème vient d’une nouvelle forme de criminalité, issue de foyers de délinquance liés à la quatrième génération d’immigration dans le grand pays voisin. Le diagnostic n’est pas partagé de façon assez large. Il y a encore un an et demi, j’ai tenté en vain de convaincre la majorité de gauche du conseil municipal de me donner des postes de policiers de proximité plutôt que de doter les musées de médiateurs culturels. Une hausse raisonnée des effectifs policiers est nécessaire. Sur le plan judiciaire, on doit réviser le Code pénal. Enfin, il faut accroître la capacité pénitentiaire: cela doit être une priorité pour l’ensemble du gouvernement.

AET: A Berne, la gauche a refusé le Code de procédure pénale prévoyant les jours-amendes alors que la droite l’a voté. Cette solution convient à certaines situations, mais pas à des gens qui n’ont aucun revenu. Le Code pénal laisse toutefois une marge de manœuvre qu’on doit mieux exploiter: une condamnation ferme est possible si on présume que la personne se soustraira à sa peine. Une remarque sur les cambriolages: les barres sur les portes ont une certaine efficacité, mais elles sont chères. Une réflexion s’impose sur la prise en charge de ces coûts entre propriétaires, locataires et assureurs.

La participation suisse à l’espace Schengen doit-elle être renégociée?

PM: Il faut utiliser correctement Schengen. Il y a eu 20 braquages à mains armées dans le canton en 1980, contre 19 en 2010. La situation ne s’est pas détériorée. Schengen nous permet de mieux travailler sur les réseaux criminels et, de plus en plus souvent, d’arrêter les malfrats à l’étranger. Mais les moyens n’ont pas suivi. Il est aberrant que les gardes-frontière relèvent du Département fédéral des finances et se concentrent sur les marchandises. Berne ne tient pas assez compte des spécificités genevoises. Le renforcement des effectifs est essentiel, même si le Conseil fédéral ne veut rien entendre.

AET: Ce renforcement a d’ailleurs été demandé par les socialistes. Genève doit mieux faire valoir ses problèmes sur le plan fédéral.

La détention administrative est-elle une solution?

PM: Pour le savoir, il faut qu’on la teste. Mon parti a été le premier à demander, dès 2007, la création des places afférentes. Ce ne peut être qu’une solution transitoire, vu sa durée limitée. Mais le scandale absolu, c’est de se laisser pourrir l’existence par 200 ou 300 multirécidivistes sans papiers parfaitement identifiés. Les soustraire de la population est un impératif. Il faut donner un signal à ce type particulier de délinquants, en concordat avec les autres cantons, comme il s’en fait dans la justice pour les mineurs.

AET: La détention administrative est une étape avant le renvoi lorsque l’on dispose d’un accord de réadmission. Mais elle ne peut pas remplacer une peine de prison pour une personne ayant commis des délits. Limitée dans le temps, la détention administrative ne règle pas le problème des gens qu’on ne sait pas comment renvoyer. Remettra-t-on les délinquants dans la rue après les 18 mois de détention administrative qui se pratique sans jugement et coûte cher?