Regard

Selfies nus de Geri Müller et éthique des médias

Le Conseil suisse de la presse aura à se prononcer sur la révélation par Schweiz am Sonntag des selfies nus adressés par le maire de Baden et conseiller national des Verts Geri Müller à une femme avec laquelle il entretenait une relation virtuelle.

L’affaire avait fait grand bruit l’été dernier. Dans une démarche qui paraît sans précédent, 18 parlementaires fédéraux ont cosigné le mois dernier, quelques jours avant l’ultime échéance du délai, une plainte à l’organe chargé de veiller au respect des règles professionnelles que les journalistes suisses se sont données.

Pour les signataires, ces règles ont été bafouées. Aucun intérêt supérieur ne justifiait de rendre publics des faits ayant trait à la vie intime de l’élu. La plainte émane de politiciens de tous bords. Même si les Verts dominent, on trouve aussi des libéraux-radicaux, des démocrates-chrétiens, dont le président du parti, Christophe Darbellay, des socialistes et des membres du PBD.

La prise de position du Conseil de la presse sera importante. Elle devra préciser une nouvelle fois les limites, dans le travail des médias, entre vie privée, réputée inviolable, et vie publique, soumise à des impératifs particuliers de transparence quand il s’agit d’élus.

Ces limites tendent notoirement à s’estomper. Les pratiques médiatiques sont en effet devenues plus invasives sur ce terrain. De surcroît, l’usage des nouvelles technologies, qui ont désormais envahi le domaine de l’intime, leur offre un matériau facile à exploiter.

«Nous ne cherchons pas à défendre Geri Müller, mais nous voulons une décision du Conseil de la presse sur ce qu’a publié Schweiz am Sonntag», explique le principal artisan de la démarche, le conseiller national Louis Schelbert (Verts/LU). Selon lui, c’est afin de ne pas paraître prendre la défense de l’élu quand il était sur la sellette que la plainte a été déposée aussi tard, près de six mois après les faits.

L’échange de messages et d’images intimes entre le magistrat et une femme de 33 ans – et non plus jeune comme l’avait laissé entendre l’hebdomadaire – méritait-il d’être rendu public? Le seul fait que certaines de ces images aient été réalisées, ou expédiées, sur le lieu de travail du maire justifiait-il la divulgation de l’affaire?

Non, affirment les auteurs de la plainte, sur la base d’arguments qui paraissent solides. La rédaction de Schweiz am Sonntag s’était justifiée en affirmant que le maire de Baden avait cherché à abuser de ses fonctions pour faire arrêter cette femme par la police et qu’il avait multiplié les pressions pour la contraindre au silence. Or, le lendemain, le Tages-Anzeiger a pu montrer que ces accusations étaient sans fondement, rappelle Louis Schelbert. «En un jour, il a donc été possible d’établir que les seuls éléments qui auraient pu être d’intérêt public et justifier une divulgation de la vie privée de Geri Müller ne tenaient pas debout. Si le journal avait effectué correctement son travail, l’article n’aurait jamais dû paraître.»

La charte de déontologie des médias reconnaît aux hommes et aux femmes politiques le droit à protéger leur vie privée de la curiosité médiatique. Elle admet des exceptions pour autant que des faits ayant trait à la vie privée sont susceptibles d’influencer, ou ont du moins un lien avec les fonctions publiques de la personne en cause.

D’où les efforts de Schweiz am Sonntag pour tenter d’établir un tel lien. A partir de là, l’engrenage est imparable: dès lors qu’un élu est mis en cause par un média, à juste titre ou non, et qu’il est sommé de s’expliquer publiquement, plus personne ne saurait contester que l’affaire est d’intérêt général.

Toutes ces questions ne sont pas nouvelles mais elles sont peu, trop peu, débattues et expliquées par les médias eux-mêmes. Il faut se rendre à l’évidence: la médiatisation de l’éthique des médias est inversement proportionnelle à celle de l’événement lui-même. Cela doit changer.