Graphiques, organigrammes et diagrammes multicolores recouvrent un pan entier du bureau – le mur – comme un patchwork géant constitué de feuillets A3 réimprimés chaque matin au gré de la progression de l’épidémie. Comme chaque jour, les questions de chiffres taraudent les membres de la cellule sanitaire de gestion du coronavirus: où en est-on sur le plan cantonal dans cette guerre contre l’épidémie?

Chaque jour, les membres de l’équipe ajustent la réponse sanitaire aux données actualisées. Ils gardent en tête que derrière les colonnes et les graphiques ce sont des patients qui souffrent d’une maladie terrible dont certains guérissent mais pas tous. Alors face aux chiffres, ils restent prudents. Mais, même si la circonspection est de rigueur, certains questionnent du regard Eric Masserey, responsable avec Stéfanie Monod de la cellule sanitaire: se risquera-t-il à mettre des mots sur un sentiment général? Le fameux pic est-il en vue? Eric Masserey est l’un de ceux qui ont les clés d’interprétation des graphiques et son avis est attendu comme celui d’un oracle, mais il réserve son analyse pour le briefing technique de 11h30.

Lire l’épisode précédent: Au cœur de la cellule de crise vaudoise

«Si on veut que je tire quelques tendances, il faut que j’aie des données actualisées et que l’on me donne au moins deux minutes pour réfléchir», assène Eric Masserey, médecin spécialiste des maladies transmissibles. Des processus fonctionnels ont été mis en place notamment pour collecter toute l’information, mais le réel résiste, et la validation des données reste problématique. Quelques feuillets circulent, un peu de grain à moudre pour inférer des hypothèses: «Il y a des heures de travail à étudier l’évolution de l’épidémie en Italie du Nord». Il s’arrête, sourit, regarde vers la fenêtre, une collaboratrice le sonde, presque timidement, «cela ressemble à un tassement depuis le week-end, n’est-ce pas?» Eric Masserey ne se hasarde pas à une réponse à l’emporte-pièce, il a cependant une quasi-certitude: «Il semble qu’il n’y ait pas de pic comme le Cervin se découpe sur le ciel bleu.»

«Ce n’est pas le moment de relâcher la vigilance»

Personne ne veut se réjouir des nouvelles données, au moins elles ne relèvent pas de la mauvaise nouvelle, mais elles soulèvent de nombreuses questions. D’abord, il faut attendre que la tendance se confirme, explique Jean-Marc Rudaz, qui collecte les données pour les afficher au mur et les présente de manière synthétique lors de la grand-messe de 11h30: «Ce n’est pas le moment de relâcher la vigilance. Les consignes barrières sont plus que jamais nécessaires.» Cette crainte fait écho aux préoccupations de Karim Boubaker, le médecin cantonal: «Le moment est particulièrement sensible. Si on a la chance d’avoir une légère décélération, reflétée dans l’infléchissement des courbes, il ne faut pas la galvauder. D’abord, l’épidémie n’est pas derrière nous. Elle tue et va continuer à tuer. Le nombre de morts augmente donc. Ensuite, il n’est pas possible d’inférer une tendance sur les chiffres des derniers jours. Il faudra attendre la fin de la semaine pour consolider les données et confirmer, éventuellement, un tassement.»

Vaud est le canton qui a le plus grand nombre de cas confirmés de Covid-19 et de décès après le Tessin. Mais paradoxalement, explique Karim Boubaker, la situation s’est détendue par rapport à la mi-mars: «Il y avait alors plus d’inconnues sur le Covid-19 qu’il y en a aujourd’hui. Surtout, il semble que les mesures que nous avons mises en œuvre au niveau cantonal portent leurs fruits. Très concrètement, nous constatons que ces dernières ralentissent la propagation de l’épidémie.» Dès la création de la cellule de gestion du Coronavirus au début du mois de février et, en parallèle, avec l’activation de l’Etat-major cantonal de conduite (EMCC), les autorités cantonales ont travaillé en symbiose avec une équipe de médecins chevronnés pour échafauder un plan d’action qui leur a permis de garder une avance sur la maladie.

Un modèle épidémiologique sur mesure pour Vaud

Dès le mois de février, Eric Masserey s’est penché sur les données épidémiologiques relevées en Lombardie avec son équipe. Avec l’aide d’un statisticien d’Unisanté, ils ont développé un modèle épidémiologique spécifique au canton de Vaud. Les prévisions qu’ils ont recueillies se sont montrées moins alarmistes que celles obtenues en utilisant d’autres modèles. D’où de nombreuses différences, quant au nombre de cas de Covid-19 projeté dans l’avenir. «Je ne peux que me réjouir de constater que, pour l’instant, notre modèle semble bien fonctionner. Il se base sur une propagation dite en léopard. C’est ainsi que les Italiens ont qualifié ces flambées de cas dans une zone, puis dans une autre. Dans une population donnée, puis dans une autre. C’est ce à quoi nous assistons ici, une population est touchée, puis la contagion baisse. Mais la contagion peut reprendre ailleurs.»

En plus d’être médecin et romancier, Eric Masserey est un fin joueur d’échecs. Face à l’épidémie, il veut jouer avec les blancs, car aux échecs cela donne l’avantage d’un coup.


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