Depuis jeudi, tout le Cameroun a le regard tourné vers Genève. Le démenti officiel formulé dimanche n'y a presque rien changé: la rumeur colportant la mort du président camerounais Paul Biya, alors qu'il séjournait dans la ville du bout du Léman, persiste. Dans son pays, où l'annonce s'est répandue en 24 heures, c'est le choc. «La situation est relativement calme, même si, par précaution, beaucoup de clients sont allés vider leurs comptes dans les banques et font des réserves alimentaires», raconte Pius Njawe, directeur du Messager, un journal indépendant édité à Douala.

Le président camerounais serait bel et bien vivant. Contacté par Le Temps, le service du protocole camerounais qui accompagne Paul Biya en Suisse assure que «le président va très bien». Le chef d'Etat, au pouvoir depuis 21 ans, est arrivé à Genève le 29 mai «pour un séjour à titre privé». Il loge à l'Hôtel Intercontinental avec sa suite.

«Rumeurs malveillantes»

Mais les Camerounais veulent voir pour croire: «S'il est vivant, pourquoi ne se montre-t-il pas à la télévision, s'interrogent des expatriés de Genève. Ce serait le meilleur moyen de faire taire cette rumeur.» «C'est à lui de décider s'il veut ou non apparaître à la télévision, indique Dieudonné Bina, membre de l'entourage de Paul Biya. De toute façon, poursuit-il, le président rentrera au Cameroun avant la fin de la semaine pour inaugurer samedi à Kibrit, avec son homologue tchadien, le pipeline qui unit nos deux pays.» A ceux qui mettent en doute les déclarations officielles camerounaises, la voix du Département fédéral des affaires étrangères tente à son tour de convaincre: «Plusieurs sources différentes nous ont informés que Paul Biya séjourne à Genève et qu'il est vivant», affirme son porte-parole, Daniela Stoeffel.

Comment cette rumeur est-elle donc née? Pius Njawe pense que c'est le départ précipité du président qui a éveillé des soupçons. Issu de l'ethnie beti et âgé de 71 ans, le chef d'Etat camerounais souffrirait d'un cancer de la prostate. Un secret qui a valu dix mois d'emprisonnement au journaliste du Messager pour l'avoir dévoilé en 1997. «Il est parti avec un avion privé, ce qui ne lui arrive quasiment jamais, et sa famille l'a rejoint plus tard», raconte Pius Njawe.

Au Cameroun, dans les milieux introduits, on dit que la santé du chef de l'Etat se serait aggravée. Il n'est apparu qu'une quinzaine de minutes lors de la fête nationale, le 20 mai dernier. S'il effectue de nombreux séjours en Europe, particulièrement en Suisse, ce serait pour des affaires privées et pour y suivre des traitements médicaux. Il passe près de quatre mois par an à l'étranger. «Officiellement, ce sont des séjours brefs, mais il y reste chaque fois près d'un mois», souligne Pius Njawe. Le journaliste camerounais se demande si la rumeur n'a pas été lancée par le gouvernement pour évaluer, à quelques mois de l'élection présidentielle, le degré de sympathie pour Paul Biya.

Selon les autorités camerounaises, «ces rumeurs malveillantes ont été répandues dans le but de semer le désarroi et le doute dans l'esprit et le cœur des Camerounais.»