Editorial

Ces selfies qui désacralisent la politique suisse

Il y a encore peu d’années, nul n’aurait imaginé qu’un journal suisse sérieux puisse consacrer un commentaire aux photos impudiques envoyées par un élu du peuple à une jeune personne rencontrée sur Internet. Mais cet été semble être celui de toutes les transgressions dans le microcosme politique helvétique.

Dimanche, on apprenait que le conseiller national écologiste Geri Müller avait envoyé des selfies intimes de lui-même à une femme qui les a ensuite transmis à la presse. L’affaire rappelle celle, largement médiatisée, de la secrétaire du Parlement fédéral qui diffusait des photos de son corps dénudé depuis son lieu de travail. Mais parce qu’il s’agit d’un élu, l’épisode est beaucoup plus grave et risque de coûter sa carrière politique à l’une des figures les plus populaires des Verts alémaniques. A ce titre, il marque une césure: en Suisse aussi, le rapport entre la politique et la société est en train de changer. La cloison qui séparait vie privée et vie publique se fissure à grande vitesse.

D’abord sous l’influence des élus eux-mêmes, qui font de plus en plus étalage de leur intimité sur le Web. Souvent dans un registre sympathique et bon enfant. Mais certains ne sont pas à l’abri de dérapages verbaux, de bouffées égocentriques, voire exhibitionnistes, comme dans le cas de Geri Müller. Son erreur de jugement a été de croire qu’en 2014 il était encore possible de maintenir ce genre d’écarts de conduite hors du domaine public.

Car les médias aussi ont changé. Jusque récemment, à de rares exceptions près, la sexualité des politiciens suisses n’était pas un sujet pour eux. Aujourd’hui, ils ont peur d’être pris de vitesse par les réseaux, par le «buzz» qui a fait fleurir en quelques heures des centaines de commentaires sur le «Gerigate». Il est devenu impossible de boycotter une nouvelle en l’écrasant, comme par le passé, sous un mur de silence.

Descendu de son piédestal de notable, l’homme politique devient une sorte de «copain» croisé ou fréquenté sur le Web. Le respect dû à son statut de serviteur du bien public s’estompe, comme le montre la recrudescence de menaces visant les élus – ou du chantage, dont Geri Müller semble avoir été victime.

Dans cette ère désacralisée, la maîtrise de soi et de son image reste la meilleure défense des responsables politiques. Qui doivent garder à l’esprit que la vie privée, du moment qu’elle franchit les bornes de la décence, risque de ne plus l’être très longtemps.