Mgr Pierre Farine, 75 ans, évêque auxiliaire à Genève, démissionnera dans quelques jours. Alors que le pape réfléchit à la création d’un nouvel évêché en Suisse romande

L’ancien curé lance une campagne publicitaire sur les bus de la ville. Une volonté d’ouvrir l’Eglise sur la cité

«Allez dans un arrêt de bus et vous découvrirez notre nouvelle campagne d’affichage!» L’interpellation, accompagnée d’un œil espiègle et d’un sourire mutin, ne vient pas d’un publicitaire en vue, loin s’en faut. Ni d’un patron d’entreprise ayant investi dans le marketing. Encore que. Non, elle vient de Mgr Pierre Farine, évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, qui nous enjoint de découvrir l’Eglise catholique romaine – Genève (ECR) couchée sur les abribus de la ville, et bientôt sur les vitres des véhicules. On y voit des jeunes prendre des selfies avec le pape François et ce slogan: «Là, c’est nous, dans un moment incroyable.»

Faut-il que l’ECR soit au plus mal, pour se vendre sur le mode fun? Ou serait-ce qu’elle renoue avec un prosélytisme que l’Histoire a condamné? «Ni l’un ni l’autre, répond Pierre Farine. Je veux simplement que l’Eglise propose et se présente. Jésus-Christ ne s’impose pas. C’est le fondement de ma pastorale.»

Une manière aussi, peut-être, de dire adieu. Car dans quelques jours, le 31 mai, jour de ses 75 ans, l’évêque auxiliaire présentera sa démission par lettre manuscrite au pape, âge oblige. Débutera alors la recherche du remplaçant de celui qui sera resté dix-neuf ans et des poussières au service de l’Eglise catholique dans la Cité de Calvin. La guerre de succession? Il balaie l’hypothèse d’un geste définitif: la chose religieuse ne répondrait pas aux mêmes critères que les affaires politiques. Pourtant, le moment est charnière. Mis au parfum par Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse, le pape François étudie en ce moment la création d’un nouvel évêché en Suisse romande. L’établir à Genève répondrait à la logique démographique et géographique, mais pourrait heurter des sensibilités historiques. En ravivant un conflit vieux de cinq siècles, lorsque le dernier évêque a été chassé par la Réforme en 1533. Mais l’heure ne serait plus aux fâcheries. «Il faudrait que Genève et Vaud aient une plus grande indépendance. Car les réalités humaines, à Genève, sont très différentes de celles de Fribourg. Nous vivons ici dans un incroyable mélange culturel. Ces différences, sans être insurmontables, gagneraient à être traitées par deux entités différentes.» Gain d’efficience, gain de clarté aussi: «Les Genevois me pensent évêque, alors que c’est Mgr Charles Morerod qui l’est. Nous sommes déjà, dans les faits, un peu bicéphales.» Un plaidoyer pour son éventuel successeur, même s’il est trop tard pour que lui-même prenne du grade.

Vingt ans à la droite du père. Qu’en restera-t-il? «C’est une question que je me pose moi-même», admet le prélat. Il aura travaillé, assidûment. Observé, passionnément. Tout particulièrement la famille, un des objets de son dicastère, la famille qui se recompose, se restructure, se déstructure, interpelle, bouscule, dérange, «comme ces musiques actuelles que je ne comprends pas. Mais qui n’ont pas tué la musique classique.» Tel un manager, il aura restructuré ses départements – les unités pastorales – au vu de la carence de prêtres. Et professionnalisé les aumôneries, dans la santé, les maisons de retraite, les prisons. A clientèle en augmentation, nouvelles exigences. Enfin, il aura dû s’atteler à la pénible réalité comptable, celle des budgets qui rétrécissent à mesure que les fidèles se désinvestissent, la contribution ecclésiastique étant volontaire dans le canton. «La nécessité aiguise le génie, affirme l’ancien curé devenu évêque auxiliaire. Nous sommes une petite PME, cent personnes à nourrir, sans compter les salaires des prêtres et des agents pastoraux.»

Pourtant, face à Monseigneur qui nous reçoit rue des Granges, la plus fameuse et onéreuse ruelle de la Vieille-Ville, on se dit que l’Eglise a encore de beaux restes. «Oui, certes, nous sommes propriétaires de beaux immeubles et c’est paradoxal étant donné l’état de nos finances. Cette maison par exemple nous vient de la famille d’un prêtre. Mais vendre ne servirait qu’à nous donner de l’air pendant quelques années. Notre politique est d’aliéner le moins possible les biens qui appartiennent à l’Eglise.» Après le temps des indulgences, voici donc celui des campagnes publicitaires pour inciter les fidèles à la générosité.

En échange de quoi, il ne leur sera pas promis le paradis. Car l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique, ne succombe pas facilement aux changements des temps. Mgr Farine se montrerait-il aussi ouvert aux gays que son confrère alémanique, le curé de Bürglen, qui a béni un couple d’homosexuelles et provoqué la colère de l’évêque de Coire? «Non, je ne ferais pas ce geste. Le problème est chaud actuellement et je ne ferais qu’ajouter à la polémique.» Et concernant les chrétiens d’Orient, massacrés en silence, l’Eglise en fait-elle assez? «Non, sans doute pas. Mais au fond, que pourrions-nous faire? Le pape s’engage déjà pour les accueillir.» Un renvoi de question qui marque l’impuissance, mais aussi, peut-être, un certain malaise face aux injonctions d’engagement faites à une Eglise jugée frileuse. Et une hiérarchie dont il ne remettra pas en cause les dogmes: «L’ordination des femmes? Plus j’avance, plus je suis contre. Je crois que leur vocation n’est pas celle des hommes au sein de l’Eglise.» N’entend-il pas le murmure des femmes aspirant à être des hommes comme les autres? «Je l’entends mais je résiste. Je ne suis pas partisan de leur donner un autre pouvoir.»

Ite missa est, la révolution n’est pas pour demain. Mais l’Eglise sur le terrain culturel, c’est pour aujourd’hui. L’ECR lance en effet les rendez-vous du cinéma, un cycle de douze films suivis de débats et conférences avec acteurs, producteurs, historiens et théologiens. Le public y redécouvrira du 27 au 31 mai Le Nom de la Rose ou Le Procès de Jeanne d’Arc. Non pas pour récolter de l’argent, jure l’évêque auxiliaire, mais pour sortir de ses murs, majestueux mais défensifs. «Il était une foi», s’intitule le festival, ou comment ouvrir le cloître et baisser la garde. C’est peut-être cet héritage-là que Pierre Farine laissera au matin du 31 mai, lorsqu’il écrira sa lettre de démission au pape. Après dix-neuf ans au service du magistère, viendra alors un engagement auprès des démunis et des marginaux, s’est-il promis. Comme un pèlerin redevenu.

«Je veux simplement que l’Eglise propose et se présente. Jésus-Christ ne s’impose pas. C’est le fondement de ma pastorale»