Ce lundi soir de novembre, Genève s’endort dans le même état d’esprit qu’au soir funeste du printemps dernier. Voici le retour du semi-confinement, saison 2. Mais les mesures décidées dimanche par le gouvernement genevois qui renoue, le premier et suivi par Neuchâtel, avec la fermeture des commerces non alimentaires, des restaurants, des coiffeurs, des fitness et tant d’autres repères du quotidien, ne suscitent plus la belle adhésion. Après la population, divisée, c’est au tour de la classe politique de commenter l’art et la manière de surmonter l’épreuve. Entre sidération, tétanie et volontarisme.

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Une autre «fracture sociale»

A droite, c’est la consternation devant le coup de grâce asséné à une partie de l’économie, et qui frappe ceux qui s’étaient pourtant pliés de bonne volonté aux plans de protection: «Les magasins, les commerces et les restaurants ont fait tout juste, ça leur a coûté, et aujourd’hui on les ferme, alors qu’on n’a pas fait la démonstration qu’ils étaient des foyers d’infection, s’indigne le député PLR Yvan Zweifel. J’y vois une forme d’injustice.» Son parti réclame qu’on démontre le lien entre l’augmentation des hospitalisations et les restaurants, les stades et les théâtres. Il préconise aussi que les tests soient effectués dans la journée et sept jours sur sept, de manière à éviter des confinements inutiles.

L’aspect économique n’est pas la seule raison du courroux PLR. Il craint aussi une scission au sein de la population entre «ceux qui ont des salaires garantis et les autres», résume Yvan Zweifel. Comme pour lui donner raison, Laurent Terlinchamp, président de la Société des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève, avait ému la veille les téléspectateurs de Léman bleu, en proie à une colère désespérée au ton poignant: «Mon entreprise, c’est ma vie! Ou alors on me dit Monsieur, vous allez mourir, pas aux soins intensifs mais dans votre commerce! Certes, une partie de la population va rester à la maison, pour elle c’est plus dur que d’habitude. Mais moi, je perds tout!» Un fossé qui permet au président du PLR, Bertrand Reich, d’emprunter à la gauche le concept de «fracture sociale», mais vue sous un autre angle.

«Des aides à fonds perdu»

A gauche, autre refrain, autres solutions. Le refrain: elle salue le courage du Conseil d’Etat à respecter le principe de précaution, là où la droite y voit de la pusillanimité. Les solutions: le PS, très réactif, a immédiatement sorti de son chapeau des remèdes de cheval pour sauver l’économie. Des remèdes extrêmement onéreux au demeurant, puisque ce parti propose d’octroyer des aides à fonds perdu, sur une année, aux secteurs touchés par les mesures. Elles couvriraient le manque à gagner des PME, des indépendants et des acteurs culturels et seraient un soutien subsidiaire aux mesures de la Confédération, qui tardent. Le PS propose aussi de fournir des liquidités aux PME et aux locataires qui se verraient menacés de résiliation de bail, pour éviter les congés et les faillites.

Comment financer ces aides à fonds perdu, dans un canton déjà très endetté et au budget prévu largement déficitaire? Par une fiscalité plus lourde pour les riches et une politique anticyclique basée sur l’emprunt, répond le PS. Concrètement, il enjoint au Conseil d’Etat de renoncer à baisser l’impôt sur la fortune, ce que le gouvernement proposait de faire pour contrebalancer la réévaluation fiscale des immeubles, et à augmenter la dette. Vu la situation financière genevoise, n’est-ce pas un jeu dangereux? «Non, répond Romain de Sainte Marie, coprésident du PS genevois. La dette risque d’augmenter davantage si on ne fait rien aujourd’hui, car l’aide sociale va exploser.»

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Vu de droite, ce discours a tout du boniment: «A la fin, qui finance les aides à fonds perdu? Celui qui paie des impôts, rappelle Céline Amaudruz, présidente de l’UDC genevoise et conseillère nationale. C’est donc une solution qui donne l’impression qu’on fait quelque chose pour les gens, mais qui est une illusion.» Si elle assure être sensible aux considérations sanitaires et aux impératifs que celles-ci commandent, elle estime aussi «qu’on est en train de créer un problème majeur pour les futures générations». Dont acte: l'UDC dépose un projet de loi demandant de s’en tenir aux mesures fédérales, ainsi qu'un deuxième projet de loi et une motion demandant de prolonger le délai de récolte des signatures pour les initiatives et les référendums lorsque l’état de nécessité est déclaré, afin de sauvegarder les droits populaires. 

La présidente du PDC genevois et députée, Delphine Bachmann, se montre aussi circonspecte sur l’aide à fonds perdu: «Il faudrait que ce soit en dernier recours, pour les entreprises qui peuvent démontrer que leur situation est due au confinement. Il faut éviter l’arrosoir automatique.» L’élue, comme d’autres, s’en remet à Berne. Estimant que le faible niveau d’endettement, la bonne tenue des finances publiques et les réserves de la BNS devraient servir à soutenir l’économie. Dans l’immédiat, son parti déposera mardi une motion demandant de suspendre la taxe professionnelle pour les restaurateurs et hôteliers. Une chose est sûre: personne ne tient la solution de l’équation à deux inconnues, la maîtrise de la situation sanitaire et le désastre économique programmé.