Il a été de tous les combats, de toutes les batailles. Du trottoir, Olivier de Marcellus, ce militant de toujours, les regarde défiler, la gorge serrée d'émotion. «Je n'ai pas vu ça depuis trente ans, lorsque nous avons fait cette grande manif contre le Vietnam en 1973. Mais à l'époque, il avait fallu huit ans de guerre pour qu'on se réveille enfin…»

A peine tombées les premières bombes sur l'Irak, les collégiens genevois se sont retrouvés par milliers jeudi matin pour exprimer leur colère. Le rendez-vous avait été concocté de longue date, mais personne n'avait osé espérer pareille affluence. C'est que, pour se rassembler, les jeunes révoltés ont des moyens dont ne disposaient pas leurs aînés. «Je n'étais pas aux cours et j'avais presque oublié la manif, mais un copain m'a envoyé un message par Natel», explique Nadia, 16 ans, en courant pour rejoindre le cortège, ses jeans extra-larges balayant la rue de Lausanne encombrée de travaux.

Il fallait de la patience pour les voir tous passer, ces collégiens brandissant des drapeaux multicolores et criant à l'occasion des slogans contre la guerre. Mais de la patience, la plupart des habitants des Pâquis en avaient hier à revendre: «J'en ai la chair de poule», sourit admirative la propriétaire du Nesin Kebab, d'origine marocaine. «Si seulement on pouvait tous marcher avec eux de cette manière jusqu'à la frontière de l'Irak…»

Les manifestants ne se faisaient pas d'illusions sur les conséquences de leur action. L'essentiel semblait ailleurs. «Au début, les profs étaient réticents à nous laisser venir, raconte Patricia, en 2e année au Collège Rousseau. Mais ensuite on a senti qu'ils nous encourageaient presque. Ce n'étaient plus nos profs, mais des êtres comme nous.» Rarement apprentissage de l'engagement politique se sera fait dans un pareil climat d'unanimité.

«Allez, on se fait un McDo!» lance un manifestant qui a tous les attributs du client régulier du fast-food. Baskets américaines aux pieds, bandeau autour de la tête, ballon orange dans les mains. C'était pour rire. L'entrée du restaurant a été sprayée d'un gros «Boycott». Si certains rêvaient peut-être d'un bon hamburger, ils ne se sont pas arrêtés.

Pas loin, Hans Strowik s'inquiète. Depuis vingt-cinq ans qu'il tient son armurerie, lui non plus n'a jamais vu ça. «C'est sûr, elle était planifiée, cette manifestation. Ils doivent venir de la Suisse entière. Permettez, je crois que je vais baisser mon rideau!» Trop tard, deux jeunes sont déjà entrés dans le magasin. «Monsieur, vous auriez des bombes sonores, ou un truc qui fait du bruit?» Réponse négative, ils passent leur chemin.

Des naïfs, ces jeunes qui scandent benoîtement des «non à la guerre»? «On sait bien que des guerres, il y en a plein d'autres. Mais on a fait tellement de battage autour de celle-ci… On serait vraiment des nuls si on ne faisait rien», explique Anita, 16 ans elle aussi, de l'Ecole de commerce Madame-de-Staël. C'est cet établissement qui a fourni le gros des troupes de la manifestation. Les marchandages ont été serrés entre les élèves et la direction de l'école avant d'obtenir que le programme soit interrompu.

Le cortège s'éloigne, direction la mission américaine proche du Palais des Nations. Le quartier des Pâquis reste pourtant un peu ébouriffé par le passage de ce raz-de-marée. Mais cet épisode n'a pas troublé la coexistence multiculturelle du quartier le plus cosmopolite de Genève, où réside une forte proportion de population arabe.

«Spécialités oriantales» (!) dit l'une des multiples enseignes de vendeurs de kebabs. Celle de Jamel Matri, elle, proclame «America, America», au moins une dizaine de fois, et elle est ornée d'autant de drapeaux américains et de dessins de statue de la Liberté. «Je sais, je sais… Certains de mes amis et même mes enfants font pression pour que je change le nom. Mais l'établissement s'est toujours appelé comme ça…» Dans ce salon de billard (américain), le passage des collégiens a ravivé les conversations.

Comme pour ne pas laisser planer de doutes, le propriétaire, d'origine tunisienne, a placardé un peu partout des affiches contre la guerre. Mais aussi des pancartes hostiles au président tunisien Ben Ali, que Jamel Matri, 43 ans, met dans le même sac que l'Irakien Saddam Hussein. «Personnellement, je ne peux pas faire autrement que boycotter les produits américains. Mais dans mon établissement, si on me la demande, je sers de la bière des Etats-Unis.»

Les chocs culturels sont encore plus forts chez Kurt Hann, alias «cow-boy Kurt». Déjà en 1969, il s'est présenté en bottes de cuir, chapeau et en veste à franges devant le tribunal militaire qui le jugeait pour refus de servir. Aujourd'hui, «boots» et chapeaux s'alignent dans son magasin, comme s'entassent les larges ceintures en cuir. Mais aujourd'hui «cow-boy Kurt», look à la Buffalo Bill, défend la guerre. «Moi, j'ai la même philosophie que les Américains. Les choses sont noires ou blanches, pas grises. Il faut que ces jeunes voient la menace islamiste.» Kurt avoue tout de même: «Hier, j'ai vendu des bottes en peau de lézard à 1000 francs à un Syrien. Et devinez qui sont mes meilleurs clients? Les Libanais et les gens du golfe Persique.»