Energie

Les sept erreurs qui ont coulé les barrages suisses

L’effondrement des prix européens rend l’hydroélectricité suisse trop chère. Un tournant que barragistes et autorités ont mal négocié

On est toujours plus intelligent après. De nos jours, la séquence qui a plongé les barrages suisses dans la crise est limpide: envolée du pétrole et du gaz qui pousse les prix de l’électricité à des niveaux stratosphériques dans les années 2000, puis crise financière de 2008, effondrement du coût des énergies fossiles (charbon surtout), subventions de l’Allemagne aux éoliennes et au solaire qui écrasent encore plus les prix. Résultat: depuis 2011 au moins, la production hydraulique suisse n’est plus compétitive sur le marché européen.

Sans doute était-il impossible d’anticiper ce scénario global, ni de l’infléchir. Mais des erreurs bien helvétiques ont aggravé la crise.

Notre dossier: En crise, les barrages suisses s’infligent une cure d’austérité

1) Myopie stratégique

Dès 2003, le secteur hydraulique suisse profite de la remontée des prix de l’électricité pour se livrer à une orgie d’investissements. «On s’est dépêché de moderniser tout ce que l’on n’a pas pu faire avant, raconte Nicolas Rouge, responsable adjoint de la production hydraulique chez Alpiq. Mon chef de l’époque me disait: va voir dans chaque centrale ce qu’on peut faire.»

Les grands électriciens ne comprennent pas que la hausse des prix est une bulle prête à éclater. En 2007-2008, ils lancent des projets démesurés: les centrales de pompage-turbinage de Linth-Limmern (GL) et Nant de Drance (VS). Coûtant quelque 4 milliards de francs, ces super-centrales récupèrent l’énergie excédentaire des centrales nucléaires françaises pour remplir leurs lacs d’accumulation durant la nuit, avant d’inonder le marché européen lors du pic de midi, avec de l’électricité vendue cher.

Problème: ce modèle repose sur un différentiel jour/nuit qui va bientôt disparaître. Mais à l’époque, «il y avait une euphorie, se souvient le journaliste haut-valaisan Kurt Marti, pourfendeur de longue date des «barons de l’électricité». «C’était à qui ferait le plus de profit. On n’y voyait plus clair.»

2) Le mythe de la pénurie

Dans les années 2000, la fin prévisible des centrales nucléaires conduit l’industrie à pronostiquer une pénurie de courant à l’horizon 2035. «Il faut produire plus […]. Les décisions doivent être prises rapidement», exhorte alors le pape de l’électricité helvétique Hans Schweikhardt. Le Conseil fédéral suit le mouvement et fixe des objectifs ambitieux pour doper la production hydroélectrique.

Mais la pénurie ne se produira pas. Au contraire, un tsunami de courant bon marché inonde l’Europe dès 2011. «Cette idée de pénurie était un concept de relations publiques, pour faire du lobbying en faveur de nouvelles centrales», estime aujourd’hui Patrick Dümmler, du centre de réflexion libéral Avenir Suisse.

3) Prise de conscience tardive

Dès 2011, face à la chute des prix, les propriétaires de barrages taillent dans les dépenses. Mais les projets pharaoniques de nouvelles centrales sont maintenus. Personne ne remarque que la consommation électrique commence à baisser durablement, rendant illusoire une reprise du marché.

Lorsque la branche prend conscience du nouveau paradigme, en 2012-2013, il est trop tard. Les centrales géantes de Nant de Drance et de Linth-Limmern sont à moitié construites, arrêter les chantiers serait plus ruineux que de les achever.

4) Le renouvelable sous-estimé

Après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne gonfle ses subventions au solaire et à l’éolien. «L’Allemagne produit onze fois plus d’électricité que la Suisse, rappelle Arnaud Zufferey, spécialiste valaisan de la transition énergétique. Il était évident que ses mesures influenceraient toute l’Europe.»

La branche hydroélectrique suisse croit que ses barrages resteront indispensables en cas d’absence de vent ou de soleil au nord de l’Europe. En fait, le renouvelable allemand va écraser le pic des prix de l’électricité à midi, pierre angulaire du business model helvétique.

«Les directions des groupes ont commis des erreurs de décision stratégiques», critiquait en 2014 un rapport de l’Office fédéral de l’énergie. Les barragistes suisses ont «identifié trop tard» l’explosion du solaire et de l’éolien, alors que ce tournant était «prévisible depuis au moins dix ans» et pouvait être décelé «à un stade précoce».

Pour les partisans des énergies renouvelables, une vidéo résume l’aveuglement des électriciens suisses. Elle montrait un homme équipé d’une montre solaire, qui tentait en vain de la recharger sous la pluie. Selon le directeur d’Axpo à l’époque, Heinz Karrer, ce spot à l’ironie lourde, proposé par une agence de publicité, n’était qu’un projet qu’il a personnellement refusé. Mais la vidéo a fuité et reste aujourd’hui visible sur Youtube.

En vidéo: Le spot moqueur d’Axpo sur l’énergie solaire, 2008 (en Suisse allemand)

5) Un marché bâtard

Depuis 2009, les gros consommateurs d’électricité suisses ont un accès libre au marché européen. L’industrie s’y approvisionne en courant bon marché, les centrales hydrauliques peuvent y exporter. Les petits consommateurs, en revanche, restent captifs des monopoles locaux. Ils paient leur électricité cher (20,6 cts par kW/h contre moins de 3 cts sur le marché), ce qui enrichit les distributeurs et les services industriels des villes.

A l’inverse, les entreprises qui n’ont pas accès à ces consommateurs captifs (notamment Axpo, Alpiq, Repower…) doivent vendre sur le marché libre, où elles subissent de plein fouet la concurrence européenne. Ces inégalités flagrantes devraient se perpétuer jusqu’en 2020 au moins. Le Conseil fédéral doit alors proposer un nouveau «design de marché» qui devrait mieux rémunérer les gros producteurs. Pour l’heure, personne ne sait encore à quoi ce système ressemblera.

6) Taxes et prix surfaits

En 2009, le parlement augmente les droits d’eau que les exploitants des barrages doivent payer aux cantons et communes. Ces taxes sont calculées sur la base de prix alors au plus haut (11 cts/kWh). Aujourd’hui, les prix se sont effondrés (3 cts/kWh) et les droits d’eau sont devenus un boulet. L’hydraulique suisse veut renégocier les tarifs à la baisse, mais le processus prendra du temps. «Le problème est que notre législation s’adapte aux prix avec cinq ans de retard», note l’ancien conseiller d’Etat valaisan Jean-Michel Cina.

Les cantons ne sont pas seuls à s’être montrés gourmands. Issu d’une fusion, le géant électrique Alpiq reste très endetté parce que la valeur de ses barrages a été surévaluée il y a dix ans. Ce passif initial de 1,5 milliard de francs en fait l’une des entreprises les plus vulnérables du secteur.

7) Imprévoyance et politisation

Entre 2000 et 2013, le secteur hydroélectrique aurait accumulé quelque 26 milliards de francs de profits, selon le journaliste Kurt Marti du site Infosperber. De nombreux spécialistes estiment aujourd’hui que les barragistes auraient dû mieux les investir, pour se diversifier et constituer des réserves en cas de difficultés. Mais l’essentiel de l’argent a été redistribué aux actionnaires – surtout les cantons et autres collectivités publiques, qui l’ont utilisé pour leurs dépenses ordinaires. En 2014, les versements de dividendes et les taxes étaient près de quatre fois supérieurs aux montants attribués aux réserves, selon la Statistique suisse de l’électricité.

La politisation des entreprises hydroélectriques a pu contribuer à ce phénomène. Le Conseil d’administration d’Alpiq, par exemple, reste truffé d’élus ou anciens élus, dont l’influent soleurois Christian Wanner (PLR), le fribourgeois Clause Lässer (PLR) ou les Verts Jean-Yves Pidoux et René Longet.

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