Élections cantonales

Serge Dal Busco, l'Etat avant la politique

Après une législature tumultueuse, le ministre genevois des Finances termine sur des chiffres moins mauvais que prévu. Reconnu pour son travail et son sens de l’Etat, on lui reproche de ne pas être assez tactique pour faire passer ses dossiers

HP-15C. Non, pas PF17, vous avez bien lu HP-15C. Une calculette à notation polonaise inverse, «absolument mythique». «Tapez 200, enter, 4, diviser. Il y a une logique, vous avez compris?» Ses yeux brillent. Euh, non, Monsieur Dal Busco. Etonnamment teinté d’un brin de commisération: «Elle date de mes études d’ingénieur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Il existe une application pour smartphone.» Il sort son téléphone et voilà que la HP-15C apparaît, clavier virtuel à l’identique. Qui eût cru que d’une vieille calculatrice de poche se dégageât un brin de poésie?

Aucun doute, le ministre des Finances est à sa place. En revanche, il est à craindre que la magie des chiffres n’ait pas opéré sur le Grand Conseil. Qu’on pose la question à gauche, à droite, et même au centre, les députés louent le sens de l’Etat du démocrate-chrétien mais lui reprochent un manque de sens politique. Cet entregent qui distingue les politiciens rusés des honnêtes gestionnaires. Cyril Aellen, député PLR: «Excellent travailleur, il maîtrise ses dossiers. Mais il lui manque la capacité à fédérer autour des projets qu’il défend.» Thomas Wenger, député socialiste: «Il travaille beaucoup et sérieusement, pour le bien de l’Etat. Mais il ne sait pas négocier.»

Le budget, exercice hautement périlleux

Des critiques que le magistrat trouve injustifiées: «C’est faux. Pour les budgets 2017 et 2018, il a fallu chercher des majorités pendant des mois et des mois!» Nous y voilà. Le budget est devenu un exercice hautement périlleux durant cette législature. En 2015, le Conseil d’Etat sonne l’alarme devant des prévisions de rentrées fiscales en baisse et dans un contexte de quasi-récession à la suite de l’abolition du taux plancher. Il propose alors un train de mesures d’économies visant à réduire les charges de 5%, ce qui jette les fonctionnaires dans la rue. Ceux-ci remportent le match, le Conseil d’Etat recule devant le Cartel intersyndical. Mais qu’importe, pour Serge Dal Busco, puisque l’objectif se poursuit en silence et sans escarmouches: il se félicite aujourd’hui du fait que plusieurs départements ont finalement consenti des économies non linéaires de 5%, avec, au final, un résultat annuel amélioré de plus de 350 millions de francs.

En 2016, nouvelle crise. Genève va devoir vivre sans budget. Selon la députée verte Emilie Flamand-Lew, il aurait pu en être autrement: «Serge Dal Busco manque d’anticipation, il avance en terrain conquis et se montre étonné quand ses propositions ne sont pas acceptées. Son prédécesseur, David Hiler, savait convoquer les représentants de partis dans son bureau et leur proposer des accords, quand il sentait qu’il ne remportait pas l’adhésion. Serge Dal Busco l’a rarement fait, ou trop tard.» Cette année-là, le magistrat perd le dossier de la réforme de la caisse de prévoyance des fonctionnaires (CPEG), le président du Conseil d’Etat, François Longchamp, reprenant la présidence de la délégation du gouvernement au personnel. Il va aussi devoir partager la réforme de l’imposition des entreprises avec Pierre Maudet et Antonio Hodgers.

«Que des majorités de circonstance»

En 2017 et 2018, le Conseil d’Etat a proposé des budgets acceptables pour la gauche. Ce qui lui vaut la défiance du PLR, fâché que, après avoir tenté de serrer les cordons de la bourse, le Conseil d’Etat ait courbé l’échine. Ce à quoi le ministre fait valoir des circonstances atténuantes: «Les rapports de force au sein du Grand Conseil ont fait de cette législature une des plus compliquées. C’est difficile pour un gouvernement quand vous n’avez que des majorités de circonstance. Il nous est souvent arrivé d’aller en plénière sans avoir la moindre idée de ce qui allait en sortir.»

Conséquemment, le grand argentier n’est pas mécontent de ce qu’il lit sur sa calculette: trois exercices budgétaires conclus dans le noir (grâce à des rentrées extraordinaires), une baisse de près d’un milliard de la dette, des investissements autofinancés, 100 millions de boni et 400 millions de provisions pour la CPEG. Mais qu’on n’imagine pas qu’il s’agisse d’un exercice d’autosatisfaction: «Je déteste la gloriole, je dis seulement que si on regarde dans le rétroviseur, ce n’est pas si mal. J’aurais préféré avancer plus vite dans les grandes réformes, mais la conjoncture ne m’a pas aidé.»

Reconnu à Berne

Serge Dal Busco, un homme au service de l’Etat, avec un sens de la collégialité à toute épreuve. De cela, personne n’en doute. Il a aussi mouillé sa chemise à Berne, où il a été choisi pour faire partie du comité restreint de la Confédération chargé de la nouvelle mouture de la réforme de l’imposition des entreprises, PF17. Laquelle reprend la stratégie genevoise. Mais cela, personne ne l’entend. Car on l’accuse alors d’avoir tardé à lancer le projet genevois, attendant le cadre fédéral. La gauche, quant à elle, lui reproche de n’avoir pas changé un iota au projet initial refusé par le peuple. «C’est d’une mauvaise foi invraisemblable, car on n’a pas voté sur le paquet genevois!» s’offusque Serge Dal Busco. Comme pour donner raison à ses détracteurs qui l’estiment incapable de souplesse, il persiste à se montrer intraitable sur le taux retenu à Genève, 13,49%: «Ce taux ne sera pas négociable, car on a réduit le reste à sa plus simple expression. Mais les mesures d’accompagnement, oui.»

La réforme de l’imposition des entreprises, jusqu’à l’obsession

PF17, c’est ce qui fait mouliner désormais sa petite calculatrice mythique. L’objectif capital de Serge Dal Busco, jusqu’à l’obsession. En regard de quoi tout le reste de la fiscalité cantonale – la gauche et la droite ont déposé plus de dix projets de loi – n’est «qu’agitation». «Genève ne peut pas se permettre de rater PF17, car 60 000 emplois sont en jeu. Même s’il ne devait y avoir que quelques entreprises qui quittent Genève, l’effet serait dévastateur.» Il sera toujours temps, après, de s’attaquer à l’impôt sur la fortune, qui selon lui fait courir au canton le risque de délocalisations. Et à la réévaluation des salaires de la fonction publique, qui s’annonce compliquée. Le grand argentier n’est pas homme à ouvrir plusieurs fronts.

C’est à l’Office des bâtiments qu’il trouve la paix des braves. Aucun chantier en dépassement, pas d’embrouilles, le virage solaire qui comble l’ingénieur avant le ministre. Serge Dal Busco assure n’être «ni comptable, ni gratte-papier. Le chef d’entreprise est gravé en moi. Je veux contribuer à la bonne forme du canton, car il m’a beaucoup donné.» Et d’évoquer, pudique, une bourse durant ses études à Zurich. Aussi ajoute-t-il, après avoir évoqué son attachement aux valeurs libérales: «Je sais trop combien l’argent est précieux pour ne pas vouloir le gaspiller.» Malgré les alignées de zéros qu’il inflige à sa calculette à notation polonaise inverse, afin de remettre Genève à l’endroit.

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