Le local d’injection Quai 9 a vu le jour en 2001 près de la gare Cornavin à Genève, dans un contexte d’urgence de santé publique: la proportion de personnes contaminées au VIH chez les individus qui consommaient de la drogue par injection se montait à 50%. L’association Groupe sida Genève inaugure ce lieu dans un contexte de scepticisme et de tension, alors que Genève fait longtemps figure d’exception en Suisse romande: les espaces de consommation de stupéfiants ont d’abord vu le jour en Suisse alémanique.

Ces infrastructures visent à éviter que les toxicomanes ne se piquent dans la rue et à leur offrir de meilleures conditions sociales et sanitaires. Elles s’inscrivent dans la politique des quatre piliers alliant prévention, répression, thérapie et réduction des risques, mise en place au début des années 1990 pour répondre aux problèmes de la drogue.

Alors qu’il commémore ce vendredi vingt ans d’une existence mouvementée en compagnie de la «mère» de la politique des quatre piliers, l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss, membre de la Commission globale de politique en matière de drogue, le directeur de Première Ligne, Serge Longère, évoque l’avenir du local de consommation genevois.

Le Temps: Quai 9 existe depuis vingt ans. Qu’est-ce qu’il a apporté à la ville?

Serge Longère: Avant tout, une nette amélioration de la situation sanitaire. De ce point de vue, les chiffres parlent d’eux-mêmes: actuellement, nous avons moins de 1,5% de contaminations par le VIH chez les personnes qui s’injectent de la drogue, contre près de 50% il y a vingt ans. Il y a moins d’overdoses mortelles dans la rue, moins de seringues dans les allées et les préaux, moins de dommages collatéraux pour les riverains. Mais nous ne devons pas baisser la garde pour autant.

Quelles évolutions avez-vous observées sur le terrain?

A la création du Quai 9, nous étions surtout confrontés à la consommation par injection. Depuis, d’autres pratiques se sont mises en place: nous avons vu une hausse de la consommation par inhalation. Et de plus en plus de psychostimulants et de cocaïne. La lutte contre le sida était à l’origine des premières actions de réduction des risques. Puis sont apparues d’autres problématiques rencontrées par les usagers de drogues: hépatite, comorbidités somatiques et psychiques et, de manière générale, précarité des conditions sociales et sanitaires.

Avec l’amélioration de la santé des toxicomanes, vous êtes confrontés à une nouvelle génération d’usagers, plus âgés. Avec quels défis?

La situation sanitaire des usagers de drogues s’est globalement améliorée, mais ils continuent à faire l’objet d’une marginalisation sociale croissante. Certains usagers se trouvent enkystés dans leur consommation depuis parfois plusieurs décennies, sans travail, dans une situation d’inactivité et d’isolement social qui ne fait qu’accroître leur vulnérabilité.

Comment répondez-vous à cette situation?

Nous menons depuis 2010 un travail d’intégration avec notre «pôle de valorisation des compétences sociale», qui propose aux usagers des travaux à l’heure, rémunérés. Souvent, il s’agit de personnes qui ont entendu toute leur vie qu’elles étaient bonnes à rien. Si un usager prend conscience qu’il peut être utile à la collectivité, il se sentira valorisé et plus enclin à agir pour améliorer sa situation sociale.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour Quai 9?

Au-delà de l’espace de consommation, nous devons étoffer notre offre afin de devenir un lieu d’accueil de jour pour permettre aux personnes vivant dans la rue de se reposer, de laver leur linge, de prendre une douche.

Vous ne figurez pas sur les plans de l’extension de la gare. Après vingt ans d’efforts pour vous faire accepter dans le quartier, comment envisagez-vous la perspective d’un déménagement?

Nous ne sommes pas inquiets pour notre avenir: nous n’allons pas disparaître du jour au lendemain. En général, personne n’a envie de voir s’ouvrir un local de consommation devant sa porte. Mais les riverains qui ont connu l’avant et l’après-Quai 9 et qui mesurent les bienfaits de notre présence dans le quartier ne souhaitent pas nous voir disparaître.

Le local doit-il rester près de la gare?

Oui, c’est très important. Les usagers dépendants tendent à consommer les produits près du lieu où ils les achètent. Si nous nous éloignons du trafic, des lieux de consommation sauvage pourraient voir le jour, avec les dommages collatéraux que cela implique.

Votre présence s’est-elle normalisée, ou avez-vous l’impression que votre existence est sans cesse remise en question?

Je ne crois pas que nous soyons normalisés, mais nous sommes inclus dans la cité. Nous travaillons sans relâche pour réduire les nuisances au minimum. Par un dialogue constant avec les dealers, par exemple, que j’incite régulièrement à faire leur commerce ailleurs que devant notre porte. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas le local qui fait venir le deal: le local s’implante là où le deal a lieu.

Quelle est l’étape suivante, dans la politique en matière de drogues?

C’est la dépénalisation de l’usage des drogues. La répression coûte cher et s’avère inefficace pour lutter contre la délinquance, tandis que le nombre d’usagers ne cesse d’augmenter. Elle n’est plus acceptable. Dépénaliser ne signifie pas que tout est permis, mais que l’on cesse de traquer les usagers comme des criminels. Pensez à l’alcool: des salles de consommation d’alcool, il y a en a dans toutes les rues, cela s’appelle des bistrots et ce n’est pas pénalisé. Pourtant la dépendance à l’alcool peut créer des dégâts immenses.

Qu’avez-vous appris dans votre parcours, sur les causes des dépendances aux drogues?

J’ai suivi une double formation, en France, d’infirmier et de psychologue. Dans ma pratique clinique, j’ai observé que les gens qui prennent des drogues au-delà de la consommation récréative sont des gens qui vont mal. Ils ont souvent en commun des expériences de violence physique ou psychique. S’ils prennent des drogues, c’est donc avant tout pour traiter une souffrance qui n’a pas été soignée. La politique de réduction des risques tient compte de cette réalité: c’est une approche humaniste, qui considère les usagers sans jugement sur leurs pratiques de consommation. Et qui accepte que la consommation peut s’inscrire dans un parcours de vie.

Vous avez travaillé à Marseille et à Paris. Quelles différences dans l’approche française?

Cette approche pragmatique qui a permis à la Suisse d’ouvrir sa première salle de consommation en 1986 à Berne fait défaut en France, où la première salle de consommation a vu le jour en 2018.