Il s'agit de «lancer la mouche dans la rivière». Pour François Naef, membre de la direction de Serono, la création d'une chaire dans les universités de Genève et Lausanne s'apparente à une partie de pêche. Peut-être prometteuse: les recherches sur la fertilité, qui ont fait la fortune de l'entreprise, pourraient recevoir un coup d'accélérateur.

Aux anges, les responsables des deux universités montrent en exemple le partenariat annoncé mardi. Médecin adjoint dans un service du CHUV à Lausanne, François Pralong occupera un nouveau poste de recherche en endocrinologie de la reproduction, l'analyse du rôle des hormones. Serono apporte un million de francs pour cinq ans, les académies complètent avec les infrastructures et le personnel. Ce soutien pourrait être reconduit. Le chercheur sera basé à Lausanne et aura une antenne à Genève. Pour la firme, le geste est réel, mais modeste: Serono investit dans la recherche environ un quart de son chiffre d'affaires, qui s'est élevé à 2,9 milliards de francs l'an dernier.

Pour les écoles, ce don d'une entreprise de premier ordre en matière de biotechnologie ne manque pas de prestige. Doyen de la Faculté de biologie et de médecine de Lausanne, Patrice Mangin salue cette «généreuse dotation», qui montre la «confiance de Serono envers les institutions de la région». Son homologue de Genève, Jean-Louis Carpentier, estime que cette alliance «portera loin l'image de qualité des centres de recherche de l'Arc lémanique». Alors que certains déplorent une privatisation rampante de la recherche, les doyens veulent nuancer. «Ce partenariat est le meilleur témoignage de l'imbrication croissante des deux logiques de recherche, l'académique et l'industrielle», juge Jean-Louis Carpentier.

Surtout, les académies peuvent brandir une retombée pratique de leur rapprochement, un signe à leur tutelle ou aux milieux économiques. Alors que les universités alémaniques, en particulier Bâle, Zurich et Saint-Gall, sont mieux rompues à ce genre de sponsoring, les romandes se montrent encore timides. Jusqu'ici, ce sont surtout des fondations ou des collectivités qui finançaient certains travaux. Lausanne a toutefois déjà des accords avec Medtronic. «Serono nous montre la voie: se fédérer sur l'Arc lémanique et s'ouvrir à l'international», dit François Pralong.

L'initiative est aussi originale pour Serono, plus habituée à soutenir des programmes précis qu'une chaire, d'autant que son appui relève presque du mécénat. Les partenaires assurent que la compagnie n'est intervenue ni dans la définition du cahier des charges, ni dans le choix du titulaire. Les éventuelles retombées économiques des découvertes iront aux écoles, qui détiendront la propriété intellectuelle des travaux. François Naef espère juste «qu'elles en feront bon usage». La compagnie justifie ce choix en affirmant qu'elle a tout à gagner d'une recherche de haut niveau dans la région. Les travaux sur l'infertilité et la reproduction menés depuis les années 1950, à Genève, et plus récemment à Lausanne, font du creuset lémanique une zone «pionnière», atteste Aliza Eshkol, vice-présidente aux affaires scientifiques de Serono.

François Pralong décrit ses futurs travaux comme «une science de la communication». Les hormones sont des messagers chargés d'acheminer un ordre. Il compte étudier la manière dont l'hypothalamus, une région du cerveau, contrôle – ou non – la sécrétion d'hormones sexuelles. Une cohorte (échantillon) d'hommes vieillissants sera suivie. Ces études se préparent d'ailleurs sur fond d'annonces alarmantes quant à une baisse de la qualité et de la quantité de spermatozoïdes chez les mâles occidentaux. L'hypothalamus intervenant aussi dans la distribution de l'insuline ainsi que d'une hormone impliquée dans la prise d'aliments, ces investigations pourraient toucher les recherche en matière de diabète et d'obésité, ou d'anorexie. Des équipes mènent des travaux comparables à Portland, à Seattle ou, de manière complémentaire, à Genève, indique François Pralong, pour qui «la Suisse a une carte à jouer dans ces études de niche».