Laconique, le communiqué est tombé hier. Le Conseil d'Etat genevois ne suspendra pas l'assistante sociale du Service de protection de la jeunesse (SPJ), soupçonnée d'avoir informé la mère de deux enfants des mesures de protection décidées à leur encontre et d'avoir provoqué leur fuite. Il ordonne néanmoins une enquête administrative pour savoir si cette fonctionnaire a violé ses devoirs de fonction. Une enquête pénale a déjà été mise en route par la procureure Mireille George pour les mêmes raisons. L'affaire suit donc son cours, dans le mutisme le plus complet de tous les acteurs concernés. Pour un bref rappel des faits, une mère française, réfugiée en Suisse pour échapper à un mari qu'elle accuse d'avoir abusé sexuellement de ses enfants, s'attendait à voir sa demande d'asile rejetée, et craignait d'être refoulée en France, où la garde de ses enfants lui avait été enlevée. L'assistante sociale chargée de son dossier avait demandé qu'un tuteur soit nommé pour défendre les enfants dans la suite de la procédure, les indices d'abus étant avérés, tout en précisant que la mère était adéquate. Les deux petits de 6 et 9 ans étaient placés avec leur maman dans un foyer de l'Hospice général, sous la surveillance d'un éducateur. Mais aux yeux de la justice, la situation était plus urgente. La mère ne pouvant légalement rester en Suisse, il fallait se charger des enfants avant qu'elle ne disparaisse avec eux, une fois son renvoi notifié. L'assistante sociale, avertie de cette mesure, qu'elle estimait disproportionnée, aurait téléphoné à la mère pour l'informer, non pas du placement, mais du fait que sa demande d'asile était définitivement rejetée. Lorsque les policiers se sont présentés à sa porte, ils n'ont pas trouvé ceux qu'ils cherchaient. La mère et les enfants sont d'ailleurs toujours introuvables. «Deux mineurs sont aujourd'hui passés dans la clandestinité, avec tout ce que cela comporte de déstabilisant à cet âge», estime Mireille George, qui défend sa décision de placer ces enfants. Quelques jours plus tard, l'assistante sociale, qui avait repoussé pour des motifs insuffisants le rendez-vous proposé par la police pour être interrogée, était interpellée par cette dernière sur son lieu de travail, sans que la directrice du SPJ, Jacqueline Horneffer, pourtant au courant, ne l'en avertisse. Choqué et révolté par la façon dont leur collègue avait été traitée et par les malentendus avec les services de la Justice, le personnel du SPJ avait immédiatement protesté par une grève de vingt-quatre heures.

Silence exigé

Si le silence exigé par le Département de l'instruction publique a fait, dans l'immédiat, retomber la tension, il n'efface en rien les répercussions désastreuses de cet incident au sein d'un Service de protection de la jeunesse passablement essoufflé. Depuis plusieurs années, les assistants sociaux se plaignent de la diminution de leurs effectifs, alors que parallèlement les cas sociaux se multiplient et s'aggravent. «Avec la paupérisation de la société, le travail est dur et urgent, estime le syndicaliste Rémy Pagani. Les assistants sociaux sont débordés et les enfants dont ils s'occupent risquent de plus en plus gros.» L'affaire intervient donc dans un climat délétère et difficile, au lendemain du «drame de Meyrin» qui a affecté tous les services concernés. Dans ces conditions, et pour combler les défaillances du système social, la justice, angoissée à l'idée de mettre la vie d'enfants en danger, aurait tendance à surréagir. C'est en tout cas l'avis de plusieurs observateurs de la sphère sociale, qui estiment que les mesures de placement sont aujourd'hui souvent prononcées pour éviter un risque, même minime, alors que des mesures d'accompagnement seraient suffisantes. La procureure Mireille George se défend d'une telle attitude. «J'aurais agi de la même façon avant Meyrin.» Quels que soient les résultats des enquêtes, le SPJ a démontré ses fragilités. Des fragilités dangereuses lorsqu'il y a dysfonctionnement.