Dans l'administration fédérale, les rivalités entre fonctionnaires sont légion. Au sein du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), les diplomates entretiennent des rapports parfois difficiles avec les humanitaires de la Direction du développement et de la coopération (DDC). Les diplomates jalousent les budgets bien garnis de la DDC et se méfient de son chef, Walter Fust, personnage influent à Berne et qui a pratiqué dans le passé une politique étrangère très personnelle, par exemple lors de la guerre du Kosovo. Récemment, le conflit s'est envenimé: comme l'a appris Le Temps, certains diplomates accusent la DDC d'avoir mis sur pied un «service de renseignement parallèle» qui, dans leurs esprits, s'apparente à de l'espionnage.

L'objet de la discorde s'appelle FAST (pour «Early Analysis of Tensions and Fact-finding», en Français «analyse précoce des tensions et recherche des faits»), un projet introduit en 1998 par la DDC dans le but de détecter les situations de crise dans les pays où travaillent ses employés. FAST est administré par la Fondation suisse pour la paix, une organisation non gouvernementale basée à Berne, mais son budget (1,6 million de francs par an) est pris en charge par la DDC. L'expérience cauchemardesque du Rwanda – où les coopérants suisses continuaient leur travail sans se douter de rien au moment où le génocide de 1994 a commencé – est à l'origine de l'intérêt de la DDC pour FAST.

Disponibles gratuitement sur Internet (www.swisspeace.org), les rapports FAST, rédigés en anglais, ont l'air bien inoffensifs: la dernière «évaluation des risques» concernant la Serbie et le Monténégro comprend un graphique décrivant l'évolution de la stabilité politique et des incidents violents et conclut que «tout conflit armé d'importance grande ou moyenne peut être exclu» dans un proche avenir. Mais certains diplomates pensent que FAST ressemble furieusement à un réseau de renseignement politique, c'est-à-dire d'espionnage: «Le vrai problème, explique l'un d'eux, c'est que FAST emploie un réseau d'informateurs locaux qui sont rétribués par la Suisse. Si les autorités locales venaient à connaître l'existence de ce réseau, cela pourrait nuire à nos relations bilatérales et aux informateurs eux-mêmes. Dans les Balkans, ces gens ne risquent peut-être pas leur vie, mais que se passera-t-il si des informateurs suisses sont découverts en Asie centrale ou dans le Caucase?»

La DDC rejette ces reproches: «C'est un système transparent et ouvert, au contraire d'un service de renseignement», explique son porte-parole Harry Sivec. Les informateurs locaux de FAST sont certes rétribués – un tiers environ du budget est destiné à leur rétribution – mais leurs analyses s'appuient sur les médias locaux et d'autres sources ouvertes, non sur des activités clandestines. Le «vrai problème», expliquent des personnes impliquées dans le projet, n'est pas la réaction des pays concernés mais l'empiétement que représente FAST pour des diplomates dont l'une des principales missions est d'analyser la situation politique des pays où ils sont stationnés.

La question a néanmoins paru suffisamment sérieuse au secrétaire d'Etat Franz von Däniken, le numéro deux du DFAE, pour qu'il l'inscrive à l'ordre du jour d'une réunion qui aura lieu le 13 décembre entre diplomates et responsables de la DDC. Certains employés du DFAE espèrent que le secrétaire d'Etat mettra fin au projet FAST séance tenante, mais cela est bien peu probable: la DDC a déjà investi plusieurs millions de francs dans la constitution de son système de détection précoce, et supprimer le projet apparaîtrait comme du gaspillage. Selon Heinz Krummenacher, responsable de FAST au sein de la Fondation suisse pour la paix, «le but de la réunion est de trouver une ligne commune avec la direction politique du DFAE». Les diplomates pourraient être associés à la direction du projet, ce qui permettrait de l'étendre à de nouveaux pays. D'autres secteurs de l'administration – douanes, économie, finances… – et même d'autres Etats, comme la Suède, seront sans doute encouragés à participer: les responsables de FAST cherchent encore 600 000 francs pour boucler le budget de l'an prochain.