Le premier pari des médecins vaudois est réussi. Ces derniers espéraient rassembler entre 1000 et 1500 personnes dans les rues de Lausanne en ce début d’après-midi pour protester contre la hausse des tarifs d’analyse de laboratoire prévue pour le 1er juillet prochain. Résultat: environ 1500 à 2000 personnes ont défilé entre Montbenon et la place de la Riponne pour apporter au parlement vaudois une pétition munie de plus de 40 000 signatures récoltées en trois semaines.

Ce 24 mars, les cabinets médicaux vaudois et genevois sont officiellement en «grève». «Une première de mémoire d’homme», indique le président de la Société vaudoise de médecine (SVM), Jean-Pierre Pavillon. À la mi-journée, le mouvement semblait bien suivi, mais impossible de dire combien de cabinets médicaux vaudois, sur les quelque 500 recensés, étaient réellement fermés.

«Cabinet de grève» sur la Riponne

Devant des passants peu habitués à voir défiler des blouses blanches, les médecins, mais également les assistantes médicales et des manifestants venus en guise de soutien, ont timidement scandé quelques slogans hostiles à la réforme prônée par le conseiller fédéral Pascal Couchepin, qui espère 200 millions d’économies. Sur la place de la Riponne, deux tentes ont été montées en guise de «cabinet de grève». Les passants, mais également les vrais patients, peuvent s’y faire ausculter et même se soumettre à quelques analyses de base grâce à un petit laboratoire mobile apporté sur place. «Mais c’est surtout un clin d’œil», avoue Jean-Philippe Grob, hématologue, et membre du comité de la SVM.

Ce matin, la SVM a rappelé qu’au-delà des tarifs des analyses de laboratoire, c’est toute la profession qui est menacée. «Pour faire sortir les médecins dans la rue, il faut vraiment que leur profession soit en jeu», déclare Jean-Pierre Pavillon. «L’économie de 200 millions avancée par Pascal Couchepin est un leurre. En réalité, cette réforme va coûter plus cher. Si un patient sur dix doit revenir au cabinet quelques jours après pour ses résultats d’analyses, cela va engendrer des surcoûts de 300 millions de francs», tonne Jean-Philippe Grob. La manifestation, qui s’est déroulée entre deux giboulées et par un vent glacial, se dispersait progressivement peu avant 14h.

Mobilisation genevoise

A Genève, la manifestation des médecins est prévue en fin d’après-midi, à 17h30 au parc des Bastions. A en croire un questionnaire envoyé à 1500 médecins, dont un tiers a répondu, le taux de participation à la grève devrait se situer autour de 90%, estime le président de l’association des médecins genevois Pierre-Alain Schneider, même si de nombreux cabinets assurent quand même un service minimum ou les urgences. Si elles se sont davantage enhardies ces derniers temps, on sent que les blouses blanches genevoises ont moins l’habitude qu’ailleurs de faire entendre leurs arguments dans l’arène publique.

A la fin de la semaine dernière, le Département fédéral de l’intérieur dirigé par Pascal Couchepin, très critiqué dans cette affaire, a laissé entendre qu’il était peut-être opportun de revoir la tarification des consultations médicales pour la rendre plus favorable aux médecins généralistes de proximité, les plus concernés par l’enjeu des laboratoires d’analyse. Ce semblant d’ouverture a été reçu avec scepticisme par les médecins, Pierre-Alain Schneider estimant qu’il s’agit d’une réponse réductrice et très partielle à un problème plus général.

Au-delà de la question de l’avenir des laboratoires, les médecins veulent ouvrir un vrai débat sur la santé en Suisse. «Notre système de santé est malade de la gestion de la loi sur l’assurance-maladie. On s’enlise dans des réformes qui n’avancent pas ou on prend de mauvaises directions», dit Jean-Pierre Pavillon.

Unilabs veut un débat politique

Outre un soutien populaire assez évident, la grève a obtenu quelques appuis politiques, dont celui de Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois et président de la Conférence des directeurs cantonaux de la santé. Il défend dans le quotidien 24 Heures l’idée d’un tarif différencié pour revaloriser financièrement les médecins généralistes (lire ce témoignage). Pour les généralistes, qui ont souvent les semaines les plus chargées et de nombreuses gardes médicales, le nouveau barème des analyses de laboratoire constitue un coût durement ressenti, estime Pierre-Yves Maillard, qui se dit inquiet du manque de relève. Plus de la moitié des généralistes du canton de Vaud ont plus de 55 ans. «Dans dix ans, on devrait avoir remplacé la moitié d’entre eux, rien que pour stabiliser la pénurie. Or, on sait déjà qu’on n’y parviendra pas.»

Un autre soutien est venu d’Unilabs, le leader suisse des laboratoires privés d’analyses médicales. La société «poursuit ses efforts afin de contribuer à faire prendre conscience à l’Office fédéral de la santé publique des graves conséquences de la nouvelle tarification des analyses de laboratoire», qui doit faire l’objet «d’un débat parlementaire où le peuple suisse doit se prononcer».

Afflux normal

La grève n’avait pas provoqué de perturbations dans les services d’urgence ce mardi en fin de matinée. Au numéro centralisé 0848 133 133, le flux d’appels est supérieur «de 30 à 50%» à celui d’un mardi normal, dit une responsable, soit l’équivalent d’un trafic du week-end. Les effectifs ont été doublés pour y faire face, et «il n’y a pas de souci pour l’instant» poursuit la responsable.

Le Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV) connaît une journée assez «lourde», selon un porte-parole, avec une augmentation de 40 à 50% au service des urgences de la polyclinique. Les effectifs ont été renforcés en prévision de cette surcharge, qui pourrait augmenter en fin de journée. «C’est généralement dans le courant de l’après-midi et en soirée que le nombre de consultations augmente», précise le porte-parole.

Situation calme à l’Hôpital universitaire de Genève. «Nous ne constatons pas de surcharge par rapport aux autres jours, tout tourne normalement», dit un porte-parole. Les effectifs n’ont pas été spécifiquement renforcés pour cette journée. Rien à signaler non plus du côté de l’hôpital d’Yverdon.