Énigmes suisses

Que s’est-il réellement passé en 1291?

Deux médiévistes romands ont récemment démontré qu’un conflit a opposé entre 1291 et 1293 les représentants des Habsbourg à Lucerne aux Uranais. Quelque chose s’est donc bien passé en 1291, entre les Suisses et les Habsbourg. Quelque chose de sérieux même!

Que s’est-il passé en 1291 dans les cantons primitifs? Au sein de la communauté historique suisse, la réponse qui prévaut aujourd’hui est: «A peu près rien.» Mais, après des décennies consacrées par des spécialistes à démonter les mythes des origines, le pendule du doute qui est allé fort loin revient un peu en arrière. Deux médiévistes romands ont récemment démontré qu’un conflit a opposé entre 1291 et 1293 les représentants des Habsbourg à Lucerne aux Uranais. Ces troubles ont conduit les Habsbourg à couper le trafic de marchandises sur l’axe du Gothard.

Guillaume Tell, un mythe

Certes, il est acquis que l’aventure de Guillaume Tell constitue un mythe. Une histoire trop similaire est en effet attestée presque un siècle avant Tell dans un texte médiéval danois au sujet d’un dénommé Toko. On suppose souvent que l’histoire de Toko a été importée en Suisse par des marchands danois au Moyen Age. Il est plus probable que le même mythe germanique bien plus ancien ait donné lieu aux deux récits adaptés à des circonstances différentes. Ils auraient ainsi une origine commune. Mais qu’importe? Aucun spécialiste ne défend aujourd’hui l’historicité du tir sur la pomme.

Et le serment du Grütli?

Qu’en est-il du serment du Grütli et des Trois Suisses? La critique historique a également mis en doute l’existence des trois héros. Les aventures qui les amènent à leurs serments ont une incontestable saveur folklorique. Les premiers récits écrits qui évoquent cette histoire apparaissent au début de XVe siècle, plus de 100 ans après les faits. Ils ont donc au minimum passé par la tradition orale qui leur donne l’apparence de contes. En outre, les noms des trois héros n’apparaissent dans aucune autre source contemporaine. Bref, l’existence de ces trois personnes ne peut être démontrée. Mais on ne peut pas démontrer qu’ils n’ont pas du tout existé.

Par ailleurs, la date de leurs exploits flotte entre 1291 et 1315. C’est en 1569 que l’érudit glaronais Aegidius Tschudi en fixe le millésime: pour lui, le serment de Grütli a eu lieu en 1307. Toutefois, en 1758, la découverte du Pacte de 1291 dans les archives de Schwyz vient modifier la chronologie. Quand la Suisse de la fin du XIXe siècle se dote d’une fête nationale, elle fixe la naissance de la Suisse en août 1291. Elle assimile le Pacte de 1291 au serment du Grütli, même si le Pacte ne contient ni signature, ni lieu.

Flottement chronologique

Plusieurs circonstances du pacte et de la tradition des Trois Suisses présentent en effet des similitudes: les auteurs du Pacte se qualifient à la fois de Confédérés et de conjurés (de personnes ayant juré ensemble); ils veulent n’obéir qu’à des juges locaux et qualifient la période de troublée. Mais il y a aussi des points qui ne correspondent pas: l’alliance des trois Suisses n’est pas un renouvellement comme le Pacte de 1291 mais un accord ex nihilo. Les Trois Suisses représentent Uri, Schwyz et Nidwald, alors que le Pacte associe Uri, Schwyz à une troisième région qui paraît être Unterwald.

Le flottement chronologique, l’absence d’autres sources contemporaines tout comme le caractère épique du récit ont conduit les spécialistes à mettre sérieusement en doute la réalité du serment du Grütli. Puis, l’authenticité du Pacte de 1291 a été mise en cause.

L’analyse au carbone 14

Professeur à l’Université de Zurich, Roger Sablonier a publié en allemand en 2008 Une fondation sans Confédérés. Dans ce livre, il soutient en s’appuyant sur des arguments de vraisemblance que le Pacte ne daterait pas de 1291, mais du début du siècle suivant, probablement de 1309. L’historien zurichois ne parle pas de faux, mais de «document antidaté». Cela suffit à jeter du discrédit sur le seul document original connu qui fondait le récit des débuts de l’histoire suisse. Cet auteur insistait sur le rôle de Berne dans la véritable fondation de la Suisse qui se serait construite aux XIVe et XVe siècles plutôt qu’à la fin du XIIIe siècle. Cette position de Sablonier ne constitue qu’une thèse parmi bien d’autres et en aucun cas une démonstration imparable.

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Toutefois, les médias, ayant lu trop vite ce chapitre compliqué de Sablonier, ont mal interprété la référence qu’il fait à une analyse au carbone 14 du pacte de 1291. Ils ont cru que cette analyse publiée en 1992 par l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich démontrait que ce document était plus récent que 1291. En réalité, cette étude de Willy Woelfli et Georges Bonani tend plutôt à confirmer l’ancienneté du parchemin: selon les résultats de laboratoire, la probabilité est forte qu’il remonte à une période située aux alentours des années 1280 (1270-1290), soit pile dans la cible si l’on songe que le parchemin peut avoir été utilisé quelques années après sa fabrication. Et ce résultat tombe bien, puisqu’il s’est réellement passé quelque chose en 1291, quelque chose qui justifiait pleinement un renouvellement d’alliance dans les cantons primitifs.

Il s’est bien passé quelque chose en 1291

Dans une étude pas assez remarquée, publiée en 2003 dans la Revue suisse d’art et d’histoire, les deux médiévistes romands Clémence Thévenaz Modestin et Jean-Daniel Morerod ont mis en évidence deux sources inexploitées. Jean-Daniel Morerod reviendra sur ces documents dans le mensuel Passé simple de septembre prochain. Il s’agit des comptes du péage savoyard de Saint-Maurice et de Villeneuve et d’un accord de 1293 mettant fin à un contentieux entre Lucerne et des marchands de la région de Milan. Les comptes démontrent que le col du Simplon connaît un doublement du trafic de marchandises entre 1291 et 1293. La cause en est simple: le Gothard a subi un blocus pendant cette période et le transit s’est reporté sur l’itinéraire alternatif. L’accord conservé dans les archives de Lucerne le dit explicitement: les marchands de la région de Milan viennent récupérer leurs marchandises séquestrées à Lucerne par un lieutenant des Habsbourg. Et ce document précise que la route de l’Italie a été fermée pour punir les Uranais révoltés. Il s’est donc bien passé quelque chose en 1291. Et quelque chose de sérieux.


Morgarten, la vraie déconfiture

Le 15 novembre 1315, le duc Léopold d’Autriche marchait contre les Waldtstätten. Les récits rédigés quelques décennies après les faits expliquent que le Habsbourg était à la tête de plusieurs milliers de chevaliers. Très sûr de sa victoire, il était suivi de chariots remplis de cordes afin d’attacher les habitants de ces vallées qui refusaient la domination de sa famille. On connaît la suite: postés sur les hauteurs de Morgarten, quelques centaines de Suisses attaquent l’armée en faisant rouler sur elle des rochers et des troncs d’arbre, puis en se jetant sur la troupe désorganisée. Les chevaliers qui ne sont pas massacrés ou noyés dans le lac voisin prennent la fuite. Trop romanesque pour être vrai?

Peu à peu, les historiens ont émis des doutes, réduisant la bataille à un simple accrochage. Le pas suivant consistait à nier l’existence même de cette victoire. Dans une interview donnée à Swissinfo en 2008, Roger Sablonier disait: «A part certaines choses qu’on pourrait peut-être éliminer, comme la bataille de Morgarten, je ne veux rien démolir, mais je veux reconstruire.» L’historien disparu deux ans plus tard n’a pas mis sa menace à exécution. Dans son ouvrage paru en 2008, il se contentait de noter qu’aucune source contemporaine ne mentionne Morgarten et que les sources postérieures ne sont pas fiables, exagérant par exemple énormément l’événement en parlant de plus de 1000 morts du côté autrichien. Du coup, des historiens suisses sourient quand on évoque cet épisode héroïque des débuts de la Confédération.

Il sera pourtant difficile de rayer Morgarten de l’histoire suisse. En effet, dans «Passé simple» d’octobre 2015, le même médiéviste Jean-Daniel Morerod a exhumé une source négligée et de grande valeur. Il s’agit d’une chronique écrite en latin à Prague quelques mois à peine après Morgarten. L’auteur écrit en latin: «Dans la province qui s’appelle Swycz et Uerach (une déformation des noms de Schwyz et d’Uri alors parfaitement inconnus à Prague), tandis que Léopold réchappait de justesse, près de 2000 combattants furent anéantis par le fer et par l’eau du fait d’un peuple qui paraissait sans expérience ni éclat.» Cette source contemporaine et neutre dans le conflit démontre que Morgarten fut une vraie bataille et une vraie victoire des jeunes Confédérés avec, comme le relèvent les sources postérieures, beaucoup de pertes autrichiennes. Il se peut et il est même probable que les auteurs postérieurs aient enjolivé certains faits, mais la brève notice de la chronique contient l’essentiel de l’événement même si elle ne nomme pas explicitement le nom de Morgarten que les lecteurs de la chronique praguoise auraient été bien en peine de situer. 

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