«Dans la petite ville de Vevey, en Suisse, il y a un hôtel particulièrement confortable.»

C’est ainsi, par une description précise de l’hôtel des Trois Couronnes, que s’ouvre Daisy Miller, une longue nouvelle de Henry James publiée en 1878.

Va-et-vient, clientèle internationale, princesses russes, petits garçons polonais tenus par leur gouvernante, et tant d’Américains qu’on se croirait à Newport.

La jeune femme qui donne son nom à l’œuvre apparaît quelques pages plus loin. «Elle était vêtue de mousseline blanche, avec une centaine de froncés et de ruchés et des nœuds de ruban de couleur pâle. Elle était nu-tête, mais elle balançait dans sa main une grande ombrelle avec une large bordure de broderie: et elle était étonnamment, admirablement belle.»

L’homme ainsi frappé, c’est Winterbourne. Un Américain, lui aussi, mais habitué de la vieille Europe. Il est tout à la fois le narrateur et le héros masculin, si l’on peut utiliser ce terme à contre-emploi pour une rencontre ratée qui va mal tourner.

Henry James connaissait les lieux dans lesquels il commence son histoire. Il avait vécu à Genève, comme enfant puis comme jeune adulte. Cette ville apparaît en toile de fond dans la nouvelle, sous la forme d’une société guindée où Winterbourne a tout oublié d’une spontanéité que la jeune Américaine lui remémore en venant à sa rencontre dans le jardin de l’hôtel.

A l’époque où parait Daisy Miller, la Riviera lémanique est un paysage littéraire établi depuis longtemps, explique Patrick Vincent *, professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université de Neuchâtel. Nombre d’auteurs, anglo-saxons en particulier, ont creusé le sillon fondateur de Rousseau pour en faire une référence romantique pour les partisans de la liberté, d’abord, un passage obligé pour les voyageurs ensuite. Du coup, Henry James peut même jouer avec ironie sur les lieux communs de ces rivages devenus le refuge de privilégiés en villégiature.

On le sent dans sa description de la vie oisive à l’hôtel, où le seul souci est d’éviter les mauvaises fréquentations. Ou dans l’épisode du château de Chillon. Quand Daisy et Winterbourne, laissés sans chaperon, parcourent les salles voûtées et se penchent sur les oubliettes, tout lecteur contemporain de James se souvient que le lieu a été célébré par le sulfureux Lord Byron.

Daisy Miller sera le premier succès de l’auteur, alors âgé de 35 ans. L’écrivain y déploie d’emblée le grand art qui fera sa réputation de romancier: finesse de l’analyse, identification de personnages à des lieux et surtout l’utilisation d’un point de vue limité, qui fait qu’on apprend à connaître le narrateur à travers son regard sur la belle en mousseline.

La nouvelle traite un des thèmes favoris de James: la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde, entre les classes sociales, les cultures; la difficulté d’appréhender un être au-delà des conventions et des préjugés.

Face à Daisy Miller, fille de nouveaux riches, Winterbourne est désarçonné. Innocente et joyeuse, ou commune et effrontée, pour ne pas dire allumeuse? «Winterbourne était impatient de la revoir, et ennuyé de ne pouvoir se fier à son instinct pour la juger à sa valeur exacte.»

A Vevey, en cet été 2011, l’hôtel des Trois Couronnes vient de rénover ses imposantes façades crème, décorées de pétunias blancs. Dans le bar cossu, des tableaux rappellent le passé. Au XIXe siècle, avant la construction du quai, les quatre étages avaient vraiment les pieds dans l’eau. Le jardin a été transformé en terrasse. On ne pourrait plus torturer le gravier avec un alpenstock, comme le faisait Randolph, le jeune frère de Daisy, ni se dissimuler dans l’ombre d’un arbre. Mais la vue panoramique sur le lac et les Alpes n’a pas du tout changé. «Regardez, on ne voit rien de moderne, souligne Jay Gauer, le jeune resident manager de la maison. C’est comme en 1842, quand l’hôtel a été construit.»

A l’époque, les Trois Couronnes étaient le premier palace vaudois. Il en a vu défiler depuis lors, des célébrités et des têtes couronnées. L’hôtel tend à devenir une «destination spa» et sa clientèle est aujourd’hui suisse pour les trois quarts. Cela n’enlève rien au fait que «la dimension culturelle et historique est dans notre ADN», assure le directeur, qui prépare une prochaine campagne de promotion «pleine de clins d’œil». Salons et suites évoquent Paderewski et Saint-Saëns, qui y jouèrent ensemble, Tchaïkovski et Peter Ustinov.

Le château de Chillon sait lui aussi tout ce que sa réputation doit à la littérature. Une anthologie de langue anglaise a été publiée l’an dernier à l’initiative de son directeur, Jean-Pierre Pastori.

Daisy Miller, elle, est descendue en Italie. Après une première partie plutôt souriante sur les rives du Léman, la nouvelle va s’achever tragiquement à Rome.

L’attitude de la jeune femme y est de plus en plus provocante, ainsi que le constate Winterbourne quand il la rejoint quelques mois plus tard. Au point que la bonne société ne veut plus la recevoir. «Le fait de pouvoir la juger plus sereinement l’aurait rendue beaucoup moins troublante, note-t-il au retour d’un somptueux coucher de soleil au Pincio. Mais Daisy, en l’occasion, continuait de donner l’image d’un inextricable mélange d’effronterie et d’innocence.»

Le drame culmine en pleine nuit, dans un Colisée luisant sous la lune. Le narrateur y surprend la troublante Américaine en compagnie du signor Giovanelli, un gommeux avec qui elle s’affiche.

Winterbourne est un être suffisamment sensible pour ne pas trouver Daisy Miller infréquentable, contrairement à ce que lui suggère, dès le premier jour à Vevey, la société à laquelle il appartient. Il va tomber amoureux. Mais il a la faiblesse de rester spectateur devant le sentiment qui l’affleure, faisant dépendre le parti à prendre du jugement des autres.

Quant il finit par rejoindre le camp de ceux qui jugent Daisy Miller, il la condamne irrémédiablement. Elle meurt rapidement et en silence d’une fièvre attrapée au Colisée, comme si elle acceptait enfin son rôle de victime.

Sorte de station intermédiaire entre les Etats-Unis et Rome, la Riviera vaudoise a déjà dans cette nouvelle quelque chose de grinçant. Plus tard, dans un épisode de Tendre est la nuit situé à Caux, Fitzgerald fera du lac le symbole d’une île sans cœur au milieu des secousses du monde et de ses problèmes personnels. Ce qui permet à Patrick Vincent de conclure: «La fuite de Daisy Miller vers le Sud marque en quelque sorte la fin de l’âge d’or du tourisme en Suisse.»

* Patrick Vincent: «La Suisse vue par les écrivains de langue anglaise », Le Savoir suisse, 2009.

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