Il a fait une attaque cérébrale dans l’Himalaya, sur le chemin de l’Annapurna. Et pourtant, Jean Troillet est rentré à pied pendant deux jours jusqu’au camp de base, s’appuyant sur un bâton de ski pour contrer ses vertiges. C’était à la fin septembre, au moment de gravir son onzième 8000. Aujourd’hui, l’alpiniste valaisan marche bien. «Les médecins disent que j’ai récupéré à 70%.» Mais son équilibre est encore vacillant.

Pour Jean Troillet, rien d’exceptionnel dans cette aventure. «C’est une petite attaque. Certains alpinistes ont marché avec les deux jambes cassées. C’est une question de survie dans l’Himalaya.» Il était parti en grande forme, mais une bactérie attrapée au camp de base l’empêche de manger correctement. «J’ai marché trois jours en mangeant un petit biscuit salé par jour et j’ai très peu mangé pendant trois semaines. Du coup, j’ai perdu dix kilos.»

Jusqu’à ces vertiges, qu’il pense d’abord liés à un problème de cristaux dans l’oreille interne. A Katmandou, on l’assied dans une chaise roulante. «C’est génial! Tu es embarqué plus vite que tout le monde dans l’avion, tu ne fais jamais la queue!», rigole-t-il. «Mais dès que j’ai pu la renvoyer, je l’ai fait», reconnaît-il, reprenant soudain son sérieux.

Son corps a flanché. Pour la première fois. «Quand on part, on est préparé à cela. J’ai promis à mes enfants de rentrer alors rien ne m’arrête.» L’homme est fort et ne dit à aucun moment que cela l’a touché. «J’étais un peu inquiet quand mon médecin en Suisse m’a envoyé chez un neurologue.» Baisse de moral, sensation que son corps, pour la première fois, le trahit? Jean Troillet est un pragmatique qui parle de faits et de sciences. Pas de sentiments. «On peut aller au-delà de ses limites physiques. Pour l’instant, les miennes, je ne les ai pas trouvées.»

Son corps, c’est une machine extraordinaire qui obéit à sa volonté. «Il est géré par le meilleur ordinateur qui soit: notre cerveau. Et cette aventure m’apprend encore plus comment tout cela fonctionne. A quel point la force de la volonté est primordiale.» Il admire comme des exemples les personnes handicapées qui acceptent leur sort mais ne faiblissent pas. «Si cela m’arrive, je pense que j’assumerai.»

A 63 ans, il affronte la pente avec un corps différent. Plus calme que les jeunes au camp de base, il est aussi moins rapide. Mais son corps a l’expérience, la mémoire des épreuves et des gestes. «Par exemple, quand on part faire une acclimatation, mon corps connaît la sensation du coup de pompe arrivé à 7000 mètres. Je sais que ça passe. Alors je ralentis, mais je ne m’arrête plus.» En pause forcée depuis son retour, il a dû se reposer beaucoup pour reprendre les kilos perdus et récupérer. «Mais après un arrêt, je retrouve très vite les gestes techniques que mon corps connaît.»

Il est aussi conscient du rôle qui lui incombe en tant qu’ancien au cours d’une expédition. Les souvenirs l’emmènent au décès d’un alpiniste dans une cordée de trois jeunes. «Les deux survivants sont arrivés vers moi démolis. Je suis allé chercher le corps qui avait fait 700 mètres de chute et je l’ai emballé dans un sac de couchage. J’étais le seul à pouvoir le faire.»

L’envie de partager ses exploits lui est venue tard aussi, au contact de Mike Horn. «Jeune, tu grimpes pour toi, de manière très égoïste. C’est normal. Plus tard, tu peux en parler. Il y a un âge pour ça.» Il a donc un site à son nom, où sa dernière excursion est racontée à travers un journal vidéo. La dernière image le montre les joues creusées, fatigué, décrivant ses vertiges. «Un ami a écrit un article dans un journal polonais sur l’art de souffrir. Plus on souffre pour réaliser un rêve et plus le rêve est merveilleux. C’est un fonctionnement inhérent à l’être humain. Nous avons du plaisir à l’épreuve.» Accepter la souffrance sans perdre de vue le but. Comme celui de s’acheter sa première corde de grimpe, en travaillant longuement pour se l’offrir. Puis dormir avec et s’en souvenir toute sa vie. «Je crois que le plus dur à vivre, c’est de tout avoir.»

Comme il n’y a pas de limite au possible, il n’entend pas s’arrêter un jour. «Ulrich Inderbinen (alpiniste haut-valaisan) guide toujours à 97 ans! Et Pierre Rouiller a dit de moi dans L’Aventure absolue que je ferai un 8000 à 80 ans. Donc…» Il décide de vivre jusqu’à 104 ans pour voir le retour des glaciations. Jean Troillet ne se prive de rien, ne suis pas de régime ni de règles particulières pour garder sa forme. «Ma seule hygiène de vie, c’est d’avoir des rêves.»

«J’étais un peu inquiet quand mon médecin en Suisse m’a envoyé chez un neurologue»