Santé

Seule, la Suisse ne peut soigner ses aînés

Les travailleurs étrangers sont surreprésentés dans les EMS. Les besoins en personnel sont amenés à s’accroître avec le vieillissement de la population

Seule, la Suisse ne peut soigner ses aînés

Santé Les travailleurs étrangers sont surreprésentés dans les EMS

Les besoins en personnel sont amenés à s’accroître avec le vieillissement de la population

Pierre Blondel se décrit comme un «enfant de Saint-Gervais». Il a grandi dans le vieux quartier de Genève et y a passé son enfance. Puis il est devenu gendarme aux Pâquis. A 85 ans, il «attend la fin» à l’EMS des Mouilles, au Petit-Lancy. Et rédige des tribunes dans la presse locale, pleines de ressentiment contre l’accroissement de la population à Genève, à qui il impute la hausse de l’insécurité et des incivilités. Si bien que, le 9 février, il compte voter oui à l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse». Ses aides-soignants sont Algériens ou Espagnols et ses infirmières Françaises. «Le personnel soignant est formidable.» Mais, dit-il, «trop, c’est trop».

Toutes les personnes contactées dans le secteur sont formelles: sans travailleurs immigrés, la Suisse n’est pas en mesure de s’occuper de ses aînés. L’EMS des Mouilles, par exemple, compte 62% d’employés étrangers dans son personnel, dont une moitié de frontaliers. Merowane Bezoui, 38 ans, Algérien, détenteur d’un permis C, est l’un d’entre eux. Jeudi, l’établissement de 78 lits est encore plongé dans la brume lorsque l’aide-soignant entame la toilette matinale de Susanne Rivière, 88 ans, hémiplégique. – «Et vous, Madame Rivière, pourquoi pensez-vous qu’il y a si peu de Suisses qui veulent faire mon travail?» demande-t-il.– «Oh. C’est trop dur, c’est déprimant. Et pas tout le monde n’a le cœur à cela.»

Arrivé en Suisse il y a quinze ans, Merowane Bezoui a travaillé dans la construction avant de tenter sa chance dans la santé. Après cinquante-trois offres spontanées, il était engagé dans un EMS. Treize ans plus tard, il s’apprête à achever un CFC d’assistant en soin et santé communautaire réalisé en cours d’emploi. Le secteur représente une porte d’entrée pour les demandeurs d’emploi sans qualification. Au moment de l’embauche, les qualités personnelles priment sur la formation: «Nous cherchons d’abord des personnes capables d’empathie, de patience et d’une grande motivation. Le travail est difficile, les horaires irréguliers et le salaire bas», explique Pascale Covin, infirmière en cheffe. A l’EMS des Mouilles, un aide-soignant non-qualifié démarre à 4400 francs brut pour un poste à 100%. Pour un(e) infirmier (ère), le salaire de départ est de 6600 francs. «La durée de vie des infirmières suisses est plus courte, observe Pascale Covin. Contrairement aux Françaises, elles ont tendance à arrêter de travailler lorsqu’elles ont leur premier enfant.»

Lundi dernier, le conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia envoyait une lettre destinée à tous les directeurs et directrices d’EMS genevois pour les inciter à privilégier les dossiers des «personnes sans formation ainsi que des jeunes». «C’est évident!» s’exclame Laurent Beausoleil, directeur de l’EMS des Mouilles. «A compétences égales, nous engageons d’abord un chômeur. Et je suis le premier à vouloir privilégier les jeunes formés en Suisse, ce serait un juste retour sur investissement. Mais nous ne recevons pas de demandes qui correspondent à ce profil. Les personnes disponibles sur le marché de l’emploi sont immigrées et tant mieux, car on a du travail pour elles.» Récemment, Laurent Beausoleil était invité à la Haute Ecole de santé de Genève pour présenter le métier aux étudiants. «Sur 90 inscrits, il y avait deux personnes dans la salle. Le secteur de la vieillesse intéresse d’autant moins les infirmières et infirmiers qu’ils n’ont pas l’angoisse de manquer de travail dans d’autres domaines plus sexy.»

En 2012 déjà, au plus fort de la campagne anti-frontaliers, le sujet avait donné lieu à de vifs échanges entre les directeurs d’EMS genevois et les autorités cantonales, lorsque le Conseil d’Etat avait tenté de sonder les établissements pour connaître le nombre de frontaliers y travaillant. Alors que circulaient des tracts appelant à brûler les maisons et les voitures des frontaliers, la requête avait mal passé. «Ce secteur ne peut s’organiser qu’avec les travailleurs immigrés, d’autant plus qu’il est amené à s’étendre. Le nombre de personnes âgées dans le canton de Genève devrait doubler d’ici à 2020», relève Laurent Beausoleil.

Genève et ses 52 EMS ne sont de loin pas les seuls concernés. Un petit sondage aléatoire réalisé dans six établissements de tailles différentes entre Aigle et Lausanne montre que les EMS comptent en moyenne 40% d’étrangers dans le personnel soignant. «Mes employés étrangers ne me coûtent pas moins cher, puisque je les paye autant que les Suisses, affirme Corinne Botteron, directrice de la Résidence Arc-en-ciel, à Vilars, dans le canton de Neuchâtel. Ils sont bien formés et ne rechignent pas à la tâche, poursuit-elle. J’ai fait passer une annonce pour un poste d’infirmière, il y a trois mois. J’ai reçu dix offres de Suissesses, et vingt de Françaises. J’ai opté pour une candidate suisse. Mais elle a démissionné après trois semaines, affirmant que la charge de travail était trop lourde.» Surreprésentés aux postes les moins qualifiés, les employés étrangers prennent en charge les soins tels que douche ou toilette quotidienne. «Ils interviennent dans la sphère intime des résidents, ce qui peut rebuter des candidats potentiels à ce type d’emplois», souligne Olivier Robert, directeur de L’Oriel, à Renens, qui compte 45% de travailleurs issus de l’immigration. A côté des Françaises et des Québécoises, on observe de plus en plus de demandes d’infirmières portugaises. Catarina, à L’Oriel, est l’une d’entre elles. Arrivée en juillet 2012, elle était engagée un mois plus tard. Elle perçoit le salaire minimum de la branche, 5052 francs. «Comme j’ai un permis B, je suis imposée à la source. Après déduction, il me reste 3800 francs.»

«Ce secteur ne peut s’organiser qu’avec les travailleurs immigrés, d’autant plus qu’il est amené à s’étendre»

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