Exposition

Shopping dans les tréfonds du Web

Deux artistes zurichois explorent le marché noir d’Internet. Ils en tirent une étonnante panoplie d’objets: ecstasy, clés de pompiers, chaussures de collection, etc.

Shopping dans les bas-fonds du Net

Exposition Deux artistes zurichois explorent le marché noir d’Internet

Ils en tirent une étonnante panoplie: ecstasy, clés de pompiers, chaussures de collection

Ce mercredi 26 novembre, un nouvel objet émerge des profondeurs du Web: une canette de Sprite pouvant servir de réceptacle pour cacher quelques billets de banque, ou de l’herbe, comme l’explique son vendeur sur Agora, haut lieu du marché noir sur Internet. C’est la dernière pioche du logiciel créé par les artistes zurichois Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo, du collectif !Mediengruppe Bitnik, qui exposent actuellement à la Kunsthalle de Saint-Gall*.

Ce «robot» est programmé pour sonder le «Deep Web» – la face immergée du Net – et effectuer chaque semaine un nouvel achat au hasard avec 100 dollars bitcoin (monnaie virtuelle), ce qui permet à l’usager de dissimuler son identité. L’objet est ensuite expédié par la poste au centre d’art saint-gallois.

Le 29 octobre, il dénichait 120 mg de MDMA, dix petites pilules d’ecstasy, emballées dans un sachet d’aluminium dissimulé dans un boîtier DVD vide. Le colis, envoyé d’Allemagne, a franchi la frontière suisse sans problème. Le robot s’est aussi procuré pour environ 75 dollars une paire de chaussures Nike Air Yeezy, une édition limitée à quelques centaines d’exemplaires dans le monde, directement envoyée de Chine. Sur le site eBay, on trouve le même modèle pour 1350 dollars. Ou encore: une cartouche de cigarettes Chesterfield ukrainiennes, venues de Moldavie, pour 37 dollars. Une carte de crédit Visa platinum à 35 dollars, «jamais utilisée, vérifiée avant l’envoi», assure son vendeur. Un jeu de clés de pompiers, «utiles pour avoir accès aux espaces publics et lieux de stockage», précise son propriétaire. Prochaine livraison: une casquette avec caméra intégrée. Jusqu’ici, un seul objet n’a pas été livré après la transaction: un sac Louis Vuitton à 95 dollars. Le vendeur a indiqué être en rupture de stock et a remboursé l’achat.

Produits volés, tombés d’un camion ou détournés à la sortie de l’usine? L’histoire et l’origine exacte de chaque objet demeurent inconnues. Effacer les traces, c’est l’une des particularités du «Deep Web», espace crypté, non répertorié dans les moteurs de recherche, où règne l’anonymat, à l’inverse du «Surface Web». Pour y entrer, on passe par TOR (The Onion Router), un logiciel censé brouiller les pistes. L’outil n’est pas infaillible: début novembre, Onymous, vaste opération cyberpolicière menée par le FBI et Interpol, conduisait à la fermeture de 410 sites du marché noir online, dont certains vendaient des armes ou des drogues.

En connectant durant douze semaines ce marché souterrain à une salle d’exposition, les deux artistes zurichois, partenaires dans l’art et dans la vie, ont souhaité rendre tangible et «démystifier» ce monde parallèle ignoré par la majorité des usagers du Net. Chargé de fantasmes, le Deep Web a mauvaise réputation. Il est souvent décrit comme un far west peuplé de cyberbandits. D’ailleurs, avant de s’aventurer en eaux troubles, les artistes se sont interrogés sur la légalité de leur performance. La liberté de l’art est garantie, estime leur avocat, tant que leur action ne cause de tort à personne.

Pour les Zurichois, pourtant, le Deep Web ne se résume pas à un espace de non-droit. «Il opère à l’ombre des lois et brouille les ­règles usuelles du marché, souligne Domagoj Smoljo. Mais ses dangers sont exagérés.» Les ­artistes se sont intéressés aux interactions qui prennent place dans cet espace flottant: les échanges, expliquent-ils, se basent sur la confiance que s’accordent vendeur et acheteur. Par exemple, celui qui propose de la drogue sur Agora reçoit en retour des notes et des commentaires des consommateurs. «C’est nouveau et, pour certains, c’est devenu un moyen plus sûr que la rue de se procurer une substance», renchérit Carmen Weisskopf. Alors que sa partie émergée s’est transformée en «machine globale de surveillance», estiment les artistes, le Deep Web ouvre aussi une brèche dans laquelle peuvent se faufiler activistes, opposants, artistes. «Internet transforme nos vies quotidiennes et l’art doit s’y intéresser, souligne Carmen Weisskopf. Il n’existe quasiment plus un endroit sur terre où l’on n’est pas géoloca­lisable et identifiable. Dans ce contexte de contrôle, le Deep Web est une porte d’accès vers l’anonymat.»

* The Darknet – from Memes to Onionland. An exploration, se tient à la Kunsthalle de Saint-Galle, jusqu’au 11 janvier.

«Le Deep Web opère à l’ombre des lois et brouille les règles du marché, mais ses aléas sont exagérés»

Le colis contenant des drogues, envoyé d’Allemagne, a franchi la frontière suisse sans problème

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