Le 14  juin 1981, le principe de l’égalité entre hommes et femmes est inscrit dans la Constitution. Dix ans plus tard, jour pour jour, la première grève des femmes réclame son application, et la loi sur l’égalité entre en vigueur en 1996. «Le Temps» revient sur cette révolution lente.

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En 1974, à 41 ans, Margrith Bigler-Eggenberger devient la première femme juge fédérale. Les réactions, alors, laissent entrevoir la difficulté d’endosser ce rôle dans un univers occupé jusqu’ici exclusivement par des hommes. «Une meurtrière au Tribunal fédéral», titre le journal Die Ostschweiz, proche du PDC, en référence aux prises de position de la Saint-Galloise en faveur d’une levée des sanctions contre l’avortement.

C’est au début des années 1970. Les femmes viennent d’obtenir le droit de vote et d’éligibilité. Au parlement, le Parti socialiste propose Margrith Bigler-Eggenberger en vue de l’élection des juges au Tribunal fédéral. Mais elle affronte des vents contraires jusqu’au sein de son groupe parlementaire, où des voix s’opposent à sa candidature. Son CV sera falsifié par un fonctionnaire de l’administration fédérale, qui supprime des passages entiers concernant ses activités juridiques. Son parcours, sur le papier, est réduit à peau de chagrin. Malgré les attaques, les critiques et les tentatives de discrédit, elle sera élue par les Chambres, à une courte majorité, à la fonction de juge fédérale, après deux années comme juge suppléante à Mon-Repos.

Les difficultés ne disparaissent pas pour autant. A Lausanne, une partie de ses collègues masculins l’éviteront. L’un d’entre eux l’ignore même durant cinq ans. «Pour beaucoup, c’était quelque chose de dévastateur, d’épouvantable, qu’une femme soit juge fédérale», explique-t-elle dans une longue interview à Republik, en 2018. Elle songe souvent à faire ses bagages pour repartir à Rorschach, à l’est de la Suisse, où est resté son mari Kurt Bigler, enseignant dans une école pédagogique. Mais «j’étais trop têtue pour ça. Je ne voulais pas donner ce plaisir à ceux qui voulaient me chasser», raconte-t-elle au média zurichois.

Tout au long de sa carrière, elle s’engage pour les droits des femmes. Le féminisme, dit-elle, ne consiste pas à rendre les femmes égales aux hommes. Il s’agit de faire en sorte qu’elles accèdent aux mêmes chances et aux mêmes positions que les hommes dans tous les domaines – politique, professionnel, familial, social. Pour voir une seconde femme accéder au Tribunal fédéral, il faudra attendre 1991.

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Atténuer les effets du patriarcat

En 1977, Margrith Bigler-Eggenberger siège au sein de la cour qui s’occupera du cas de Suzanne Loup, première affaire touchant à l’égalité salariale, avant l’entrée de l’article sur l’égalité dans la Constitution. Cette institutrice avait déposé une plainte contre le Département de l’instruction publique neuchâtelois pour discrimination salariale fondée sur le sexe: le canton prévoyait une rémunération supérieure pour les enseignants. La majorité des juges de la cour fédérale se prononcera pour l’annulation de la décision du Conseil d’Etat neuchâtelois, obligeant les autorités cantonales à revoir leur grille salariale.

Lorsqu’elle prend ses fonctions au Tribunal fédéral, Margrith Bigler-Eggenberger se voit chargée des affaires familiales, que ses supérieurs estiment convenir particulièrement à une femme. La voilà responsable d’appliquer un droit matrimonial qu’elle juge patriarcal et dépassé.

Alors, les hommes pouvaient refuser le divorce à leur épouse, ou leur interdire une occupation professionnelle. Ils avaient l’ascendant sur leurs comptes bancaires et leurs héritages. La juge dispose tout de même d’une certaine marge de manœuvre dans l’interprétation de lois qui lui permettra, à son échelle, de moderniser la jurisprudence sur le droit de la famille. Par exemple: en cas de liaison, les femmes étaient considérées comme responsables de la rupture conjugale. En principe, les tribunaux ne leur accordaient pas de pensions alimentaires. «Au Tribunal fédéral, nous avons parfois pu interpréter les faits d’une manière plus favorable aux femmes, et donc souvent plus équitable. Notre jurisprudence a finalement été intégrée dans la révision du Code civil», expliquait-elle à la Schweiz am Sonntag, en 2016.

Margrith Bigler-Eggenberger peut compter sur un époux, qui partage ses valeurs et se garde bien de lui interdire d’exercer son métier, même s’il en avait le droit. Elle ne s’estime pas particulièrement carriériste. «J’ai fait ce que n’importe quel homme aurait fait s’il avait eu la même formation que moi», disait-elle à la NZZ en 2019.

Dans le bain politique

Elle grandit à Uzwil dans le canton de Saint-Gall, dans une famille socialiste. Son père, Mathias Eggenberger, fils de paysan, gravit tous les échelons politiques. Conseiller d’Etat saint-gallois, il entre au Conseil national en 1947, puis siège au Conseil des Etats jusqu’à sa mort, en 1975. Sa mère fonde le groupe local des femmes socialistes. C’est là, en écoutant les débats enflammés des adultes, que la future juge commence à se politiser et se familiarise avec les questions d’égalité. Mais aussi les jours de votation, lorsqu’elle doit attendre devant le bureau de vote que ses frères et son père sortent, car on lui refuse jusqu’au droit d’entrer dans ce local réservé aux hommes.

Elle étudie le droit à Genève et Zurich, puis s’installe à Berne pour rédiger sa thèse de doctorat. Dans la capitale, elle rencontre son futur mari, un rescapé de la Shoah réfugié en Suisse, qu’elle épouse en 1959. Elle obtient son brevet d’avocate en 1961 et travaille à Saint-Gall et Bienne. En 1966, elle devient juge au Tribunal saint-gallois des assurances, et l’année suivante elle commence à donner des cours en droit des assurances sociales à la Haute Ecole de Saint-Gall.

Après sa retraite, en 1994, elle ne s’arrête pas. Elle travaille comme chargée de cours en histoire sociale à l’Université de Saint-Gall. Et publie plusieurs ouvrages, sur le combat des femmes pour le droit de vote, la jurisprudence du Tribunal fédéral sur l’égalité*, ou encore sur la révision du droit de la famille. Les juges, estime-t-elle, accordent trop d’importance à l’égalité formelle en droit, au détriment d’une approche qui tienne compte des circonstances concrètes de la vie des femmes et des hommes.

Ces jours, à la veille des quarante ans de l’approbation par le peuple et les cantons de l’article sur l’égalité entre femmes et hommes dans la Constitution, l’appel d’une journaliste tombe mal. Margrith Bigler-Eggenberger ne se sent pas assez en forme pour une rencontre. Il y a, aussi, comme une lassitude dans la voix: «Il est temps de laisser la place aux plus jeunes», nous dit-elle.

Du haut de ses 88 ans, elle trouve que les femmes, aujourd’hui, se tiennent trop en retrait. «Elles ont plus de droits, plus d’opportunités et une meilleure éducation. Elles devraient donc avoir plus de courage et de confiance en elles pour s’exposer dans des fonctions politiques», disait-elle à Republik en 2018. Elle exprimait alors son incompréhension face à la nouvelle génération, qui s’intéresse si peu à ce qui comptait pour les féministes de sa trempe: une bonne formation professionnelle, un métier, l’indépendance. Elle lui fait penser à la génération de sa mère: elles veulent un mari, des enfants. «Je ne dis pas que c’est mal de vouloir une famille. Mais aujourd’hui, il devrait s’agir d’un projet commun dans lequel l’homme fait également sa part, afin que la femme puisse aussi réaliser sa carrière.»

* Margrith Bigler-Eggenberger: «Et si la justice ôtait son bandeau? La jurisprudence du Tribunal fédéral sur l’égalité entre femmes et hommes», Genève/Bâle/Munich, Helbing & Lichtenhahn, 2003.