Parcours personnel, objectifs politiques: alors que la bataille pour le Conseil administratif de la ville de Genève s'annonce féroce, «Le Temps» brosse le portrait de cinq candidats durant toute la semaine.

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Que se serait-il passé si, au matin du 14 juillet 1789, la garnison de la Bastille avait été renforcée? Si, au lieu des 90 soldats présents ce jour-là pour défendre le symbole du pouvoir royal, les émeutiers, venus chercher de la poudre à canon, avaient été accueillis par plusieurs régiments suisses, arrivés en renfort du Champ-de-Mars? C’est une des questions auxquelles Simon Brandt a répondu – des pages composées à ses heures perdues. Féru d’uchronie, le conseiller municipal PLR aime réécrire l’histoire. Nul doute qu’il aurait aimé faire de même avec la sienne.

Et tout particulièrement le matin du 13 décembre dernier, lorsque 11 policiers viennent le cueillir alors qu’il sort de l’appartement de sa mère, chez qui il dort fréquemment. Suivent des heures «traumatisantes», où il sera placé en détention, menotté, fouillé à nu avant d’être interrogé puis mis en prévention pour une double violation du secret de fonction – l’une concernant la fuite d’un rapport sur les notes de frais en ville de Genève, l’autre en sa qualité d’adjoint scientifique à la Direction stratégique de la police, soupçonné d’avoir partagé avec le ministre Pierre Maudet des informations confidentielles en accédant à une base de données des forces de l’ordre, une accusation qui se serait dégonflée le soir même. Une épreuve dont l’élu de 35 ans a manifestement du mal à se remettre, lui qui affiche une vulnérabilité singulière: une hypersensibilité qui se marie mal à la politique, une tempérance inquiétante, un ascétisme dont son logis est le reflet, une répugnance à voyager au point de ne pas posséder de passeport. Aussi, c’est avec étonnement qu’il a accueilli cette question des policiers: «Avez-vous accompagné Pierre Maudet en voyage?»

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«Faute d’avoir tué Maudet, on tente de tuer Brandt»

Nous y voilà. Impossible de croquer Simon Brandt sans parler de sa relation au conseiller d’Etat mis en prévention, «la figure de référence, le grand frère dont j’attendais qu’il me protège» et qui lui vaut aujourd’hui une colère dont il ne sait que faire: «Pierre Maudet, je l’aurais suivi en enfer», dit-il. On craint la réalisation de cette prophétie, à l’entendre raconter son arrestation et cet attachement dont il a de la peine à s’émanciper. Assistant parlementaire bénévole au Conseil municipal lorsqu’il était au Collège, puis membre du secrétariat général du magistrat, son premier vrai boulot après un master en sciences politiques - «pour lequel je touchais un salaire annuel inférieur aux frais de voyages de Sami Kanaan» - raille-t-il, Simon Brandt, conseiller municipal depuis quinze ans et très actif durant cette législature, est décrit comme l’homme lige du conseiller d’Etat. «Pourtant, il m’a donné moins qu’à ceux qui aujourd’hui le vouent aux gémonies», rétorque-t-il, amer. Histoire d’emprise, de loyauté? «Si j’avais laissé tomber Pierre Maudet, qui l’aurait d’ailleurs bien mérité, j’aurais eu de la peine à me regarder dans une glace.» L’élu est aujourd’hui persuadé que s’il doit affronter la justice, c’est «parce que je fais office de lot de consolation. Faute d’avoir tué Maudet, on tente de tuer Brandt.»

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Dans tout scénario de fiction, il est des surprises. Batman contre le Joker, le magicien Gandalf qui chute dans les ténèbres et en ressort plus puissant dans le Seigneur des anneaux, la contre-attaque après le complot et la rédemption dans Largo Winch, autant de références que Simon Brandt convoque à l’appui de son récit, en manière d’autodérision. Passionné de bande dessinée et de littérature fantastique, doué d’une mémoire photographique phénoménale qui lui permet de resituer une phrase ou un dessin jetés au hasard, il oppose à sa réalité l’évasion de la fiction, un remède comme un autre. Il confesse vouloir créer un musée de la bande dessinée à Genève pour son bonheur d’abord, s’il parvenait à l’emporter en mars prochain.

«Les notes de frais ne sont que la pointe de l’iceberg»

S’il se battra également pour la construction d’une nouvelle patinoire pour le Genève-Servette dont il est fan, il déroule aussi un programme moins récréatif: audit de fonctionnement de la ville, sûr que «les notes de frais ne sont que la pointe de l’iceberg», soutien à l’initiative pour la baisse du salaire des conseillers administratifs, mise en place d’une filière de recyclage du plastique, lui qui se targue d’une empreinte écologique spectaculairement basse, restructuration de la sécurité, son dada: il propose que les agents de la police municipale fassent le job des policiers de proximité du canton, lesquels seraient affectés à police secours, «en sous-effectif». Proposition iconoclaste: s’il est élu, il reversera un dixième de son salaire à des associations de défense des animaux.

A ceux qui, comme ce collègue de parti, le réduisent à «un fonctionnaire qui n’a jamais trouvé un poste par lui-même», il répond que «certains nantis ne représentent pas mieux la population que moi, qui vis modestement et qui n’ai pas eu un papa qui finance». Référence à l’abandon de la famille par son père, «qui nous a laissés ruinés, ma mère, ma sœur et moi». Ayant grandi dans un logement social de la Gérance immobilière municipale, auprès d’une mère au foyer qui devra retrouver du travail, les lignes de faille, chez Simon Brandt, ne sont jamais très loin. Elles n'ont cependant pas entamé sa foi en la responsabilité individuelle.

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Pourtant, on s’étonne de ce que l’élu se sente chez lui au royaume chahuté de la droite bourgeoise; on s’interroge sur les faiblesses affichées d’un candidat «debout malgré tout»; on ne saura pas le destin qu’il prête à la Révolution française si la garnison de la Bastille avait été étoffée un matin de 1789. Ce ne sont pas les seules énigmes que réserve Simon Brandt.