Interview

Simonetta Sommaruga: «Je comprends l’impatience des jeunes»

La conseillère fédérale demande des solutions internationales pour combattre les effets du changement climatique et préserver l’environnement. En réponse aux attentes des jeunes, elle souligne que le processus politique est lent

Pour sa première sortie à l’étranger en tant que cheffe du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), Simonetta Sommaruga s’est rendue à la conférence de l’ONU sur l’environnement à Nairobi, à laquelle a également participé, en marge du One Planet Summit chapeauté par la France, Emmanuel Macron. Elle fait de ce déplacement un symbole fort de son action politique, qui tombe en plein débat citoyen sur le climat.

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Simonetta Sommaruga: Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), la situation de l’environnement s’est considérablement détériorée. Les effets du changement climatique sont très nets. Les dégâts occasionnés par les produits chimiques, les déchets et l’extraction des matières premières sont énormes. Il faut répondre à ces défis par des solutions internationales.

Qu’avez-vous appris à la conférence de Nairobi?

Elle m’a rappelé à quel point les pays pauvres sont plus concernés que les autres par les changements climatiques et la détérioration de l’environnement. La désertification s’étend rapidement. Les problèmes sont si graves qu’il n’est plus possible de garantir aux populations l’accès aux ressources de base, comme l’eau potable ou l’exploitation de la terre. Elles se retrouvent privées des moyens nécessaires pour vivre. Les atteintes à la santé augmentent, notamment chez les enfants, et la migration s’accélère. Lorsque je dirigeais le Département fédéral de justice et police (DFJP), je suis allée plusieurs fois en Afrique pour mieux comprendre les causes des migrations. Maintenant, je les analyse avec mon regard de ministre de l’Environnement. Les problèmes ne peuvent pas être résolus par les seuls pays. C’est un travail collectif. Il doit être fait. Il s’agit d’empêcher la migration économique forcée.

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Lors de ces conférences internationales, on parle beaucoup, on fait des promesses, on s’engage à prendre des mesures efficaces. Qu’allez-vous faire pour que celle de Nairobi soit suivie d’effets concrets?

C’est vrai que l’on parle beaucoup lors de ces conférences, mais l’on y mène aussi des négociations. La pire des solutions serait de ne plus se parler. Si l’on s’y prépare bien, on peut obtenir des résultats. Ainsi, la Suisse, en collaboration avec le Mexique, a déposé une résolution qui demande de mieux encadrer l’exploitation des minéraux et des métaux, comme l’or et le cuivre. Elle a été soutenue par une majorité des délégations. Notre société a besoin de ces matières premières, mais leur extraction peut causer de gros dégâts à l’environnement et à la santé des ouvriers.

Nairobi était votre premier voyage à l’étranger comme cheffe du DETEC. Il est consacré à l’environnement. Est-ce un choix symbolique?

Cette conférence a lieu tous les deux ans. C’était pour moi l’occasion de montrer que l’environnement est une tâche très importante dans mon département, qui en comprend beaucoup d’autres. La Suisse a des responsabilités. On fabrique dans notre pays des produits chimiques, des pesticides. Les grandes sociétés de négoce des matières premières se trouvent aussi chez nous.

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Vous avez évoqué les déchets. En produit-on trop?

En Suisse, nous avons un système de ramassage, d’élimination et de recyclage des déchets bien organisé. Nous investissons l’argent nécessaire et disposons de la technologie. Cela n’est de loin pas le cas partout. C’est un problème grave. Mais c’est vrai que, chez nous aussi, il faut trouver le moyen d’en produire moins, par exemple en renonçant aux emballages inutiles, notamment en plastique, et en jetant moins de nourriture.

Le Kenya a interdit les sachets en plastique, l’UE veut réduire la panoplie d’objets en plastique à usage unique. La Suisse doit-elle aussi prendre ce genre de décisions?

Nous ne devons pas oublier que, même si la Suisse n’a pas d’accès direct à la mer, nous ne sommes pas étrangers à la prolifération de déchets plastique dans les océans. Je salue les efforts faits par la grande distribution, qui a rendu payants les sachets aux caisses. Cette décision prise sur une base volontaire va dans la bonne direction. Et je pense que la conscience des consommateurs a évolué. Leurs habitudes changent, pas uniquement à l’égard du plastique, mais aussi du choix de la nourriture. Nous avons encore du travail à faire. Mais vous savez comment fonctionne la Suisse: on commence par des mesures volontaires et, si elles ne suffisent pas, on réfléchit à des incitations ou à des règles.

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A Nairobi, plusieurs promesses ont été faites pour préserver le climat, par exemple par le président Emmanuel Macron. Croyez-vous à une coopération internationale efficace?

L’Accord de Paris sur le climat a permis à la communauté internationale de franchir un pas important. Beaucoup de pays se sont engagés à mettre en œuvre les principes contenus dans cet accord. Il appartient à chacun de faire son travail. La Suisse doit aussi tenir ses promesses. C’est pourquoi le Conseil fédéral a présenté des mesures concrètes dans la révision de la loi sur le CO2.

Nous devons montrer l’exemple et commencer par agir chez nous. Sinon, nous ne sommes pas crédibles

Que vous inspirent les nombreuses manifestations de jeunes en faveur du climat?

Je suis contente que la jeunesse s’engage. J’ai rencontré un groupe de jeunes très motivés, cela m’a touchée. Il y a beaucoup d’émotion dans leur démarche. Ils se sentent directement concernés, ils défendent leur futur. Je comprends leur impatience. Le processus politique est plus lent. La révision de la loi sur le CO2 n’a pas eu de majorité au Conseil national, c’est au tour du Conseil des Etats d’avancer. J’ai le sentiment que les Suisses veulent que les choses changent. Je suis convaincue que nous pouvons prendre des mesures de protection du climat tout en créant des emplois en Suisse et tout en permettant à la population de faire des économies en se chauffant différemment. Il nous faut une alliance politique pour y arriver.

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Mais vous savez que ces mesures se heurtent à de fortes résistances. Un député UDC disait jeudi que la protection du climat était «une machine à faire du fric». Que répondez-vous?

Je réponds que le changement climatique est déjà arrivé en Suisse et il coûte cher. La hausse des températures est plus forte chez nous que la moyenne mondiale. La fonte des glaciers, les incendies de forêts, la sécheresse, qui oblige certains paysans de montagne à faire acheminer de l’eau par hélicoptère pour abreuver leurs vaches, en sont les preuves. Plus on attend avant de réagir, plus ça coûtera cher.

Les efforts de la Suisse ne sont-ils pas une goutte d’eau par rapport à ce que devraient faire les grands pays industriels?

Si nous voulons demander à ces pays de respecter les engagements qu’ils ont pris à Paris, nous devons montrer l’exemple et commencer par agir chez nous. Sinon, nous ne sommes pas crédibles.

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