C’est au Festival du film français d’Helvétie à Bienne que Simonetta Sommaruga a visionné dimanche après-midi, en public, Vol spécial de Fernand Melgar. Un film qui l’a touchée. La ministre de Justice et police s’est entretenue auparavant avec le cinéaste. Mais durant quelques petites minutes seulement. Le cas particulier de Geordry, un jeune Camerounais menacé dans son pays en raison d’une fuite de documents confidentiels suisses (LT du 14.09.2011), n’a pas pu être abordé, commentera plus tard Fernand Melgar. Déçu? Il préfère dire que la rencontre a été «protocolaire mais chaleureuse».

Simonetta Sommaruga se dit touchée par le destin des personnes à expulser de force. Le documentaire, qui relate le quotidien de requérants déboutés dans le centre de détention administrative de Frambois, et que le président du Festival de films de Locarno a qualifié de «fasciste», ne l’a pas laissé indifférente. Peu après son entrée en fonction au Conseil fédéral, elle s’est rendue dans un centre de détention administratrive de Bâle et compte s’entretenir avec les différents acteurs qui exécutent ou surveillent ces renvois controversés, a-t-elle rappelé au Temps (LT du 17.09.2011). Mais la conseillère fédérale reste intransigeante. Pour elle, «il n’y a pas de solution idéale en matière d’expulsions forcées». Et supprimer les vols spéciaux, ultime solution lorsqu’un requérant débouté refuse de quitter la Suisse, reviendrait à décrébiliser toute la procédure d’asile.

«Très émue»

Simonetta Sommaruga l’a rappelé dimanche à Bienne, sur scène, après la projection du film. En face de Fernand Melgar et de Martina Caroni, professeur de droit public et de droit international à l’Université de Lucerne et membre de la Commission fédérale pour les questions de migration. Mais elle s’est d’abord dite «très émue». Et a remercié Fernand Melgar d’avoir fait ce documentaire, «qui permettra d’alimenter des discussions».

Martina Caroni fait partie des cinq observateurs indépendants qui viennent d’être nommés pour surveiller le bon déroulement des vols.Elle aussi a relevé qu’il était difficile de réagir juste après le film. A cause de l’émotion qu’il soulève. Elle a tenu à relever aussi le caractère humain des gardiens de prison. Un point que la conseillère fédérale a aussi tenu à rappeler. «Même si ce travail est difficile, certains doivent l’exécuter et je dois soutenir ces gens pour qu’ils puissent le faire de façon humaine», a-t-elle ajouté.

Fernand Melgar, très en verve, a de son côté raconté les conditions difficiles du tournage. Il n’a pas manqué de rappeler que l’Office fédéral des migrations (ODM) ne lui avait pas donné l’autorisation de filmer dans le hall d’entravement. Donc l’endroit où les requérants sont ficelés et menottés. «Vous savez ce qu’on m’a donné comme explication? On m’a dit qu’une ordonnance stipulait qu’on n’avait pas le droit de filmer une personne dans une situation humiliante et dégradante...», souligne le cinéaste. Il a aussi évoqué le cas de Geordry, renvoyé et menacé au Cameroun. «Il est maintenant en grand danger. Je suis ravi d’apprendre que Simonetta Sommaruga prend le dossier au sérieux (elle l’a déclaré dans une interview parue samedi dans Le Temps, ndlr). Mais on peut se demander combien d’autres personnes, comme lui, sont dans une situation similaire...». Applaudissements dans la salle. Où l’émotion était bien palpable.

Interrogée par un public tout acquis à la cause de Fernand Melgar, Simonetta Sommaruga a répété: «J’ai le devoir d’appliquer des lois telles qu’elles ont été votées par le peuple suisse.» «Les situations que l’on voit dans le film ne sont pas forcément les plus difficiles», a-t-elle enchaîné. «J’ai rencontré un Tchétchène qui m’a raconté des scènes de torture. Et je peux vous dire qu’il est difficile de retourner travailler après avoir entendu un tel récit.» La ministre a rappelé que les expulsions forcées n’interviennent qu’en tout dernier recours, après une procédure censée déterminer si un renvoi est exigible et licite ou pas. Elle a justifié le besoin d’accélérer la procédure d’asile, de la rendre plus crédible aux yeux de la population, «mais en améliorant la protection juridique.»

Simonetta Sommaruga a surtout cherché à démontrer que certaines décisions sont difficiles à prendre. Elle a par exemple dénoncé «l’hypocrisie qui règne au sujet des sans-papiers, exploités par des employeurs.» La ministre a aussi évoqué le dilemme qui se pose autour de la question de l’accès à l’apprentissage pour les sans-papiers. «Je dois proposer une solution au parlement. Mais si on autorise un jeune sans-papier à faire un apprentissage, sa famille risque d’être découverte et serait menacée d’expulsion. Que doit-on faire? C’est une question très difficile, qui me préoccupe énormément.»

Sa conclusion, qui peut être interprêtée comme une pique à l’UDC: «En matière de politique de migration, on le voit, il n’existe pas de solutions toutes faites. C’est donc facile de faire de la politique sur ce thème.» Cette fois, c’est elle qui a droit à des applaudissements.