Des arcanes comptables d'une société internationale à la sangle défectueuse du bât d'un mulet, il y a deux mondes. Et pourtant, Georges Mooser n'est pas gêné aux entournures pour zapper de l'un à l'autre. Cet expert-comptable de 59 ans, directeur d'une fiduciaire à Genève, et il y a encore quelques mois à Singapour, passe en effet six semaines par année à près de 1900 mètres d'altitude dans l'alpage des Morteys, la plus haute chaudière de la Gruyère.

Là-haut, à l'ombre du Vanil Noir, il joue les convoyeurs de luxe, avec son mulet et parfois une jument, pour le maître fromager Bruno Gachet. Ces deux meules quotidiennes de gruyère, qu'il faut descendre à la cave de la Tzintre à Charmey, il en fait son affaire. Question de qualité, question de transport coûteux en hélicoptère, mais question personnelle aussi. «J'ai besoin de sentir le temps passer, de me sentir vivre. En plus, c'est bon pour la santé et je rends service à quelqu'un. C'est devenu une passion», dit-il sobrement.

Et l'équipage n'est pas banal. Débouchant de l'étroite vallée des Morteys, sur les prairies du Gros-Mont, Georges Mooser conduit son fidèle mulet Bruno vers la buvette à Jeannot et Babette, au chalet du Sori. Il est presque 10 heures. Les dernières brumes s'évanouissent sous les coups de boutoir du soleil. De chaque côté du mulet, deux meules de gruyère, solidement encastrées dans des plaques de bois, sont suspendues au bât. Pantalon d'armailli, chemise «officielle» bleu clair, clairsemée d'edelweiss immaculées, bottes crottées: l'expert-comptable se fond dans la couleur locale. Deux heures de descente sur un sentier caillouteux, avant d'embarquer les fromages dans son 4x4 et de les emporter en plaine. Tous les jours, par n'importe quel temps, il fera les mêmes gestes. Sauf le lundi, où il s'en va régler les affaires courantes à son bureau de Genève. Sa mission d'en bas accomplie, il remonte en fin de journée, lorsque les rayons du soleil beignent le calcaire gris des Trois-Pucelles et de la Dent-de-Savigny.

Georges Mooser est un «déraciné» de Jaun, que ces parents, paysans, ont dû quitté lorsqu'il avait 21 ans, faute de logement disponible. Après des études commerciales à Fribourg, il part pour Genève, où il travaille pendant six ans pour le groupe international genevois Maus Frères SA. En 1973, il crée sa propre fiduciaire, avant d'ouvrir, il y a une dizaine d'années, un bureau à Singapour, où il a vécu jusqu'à l'année dernière. Du chalet d'alpage, sans électricité et sans toilette, au grand luxe d'un cinq étoiles asiatiques, Georges Mooser a tout connu, mais il se moque des différences et se joue des contrastes. «J'ai le grand avantage de me sentir bien partout. Peu importent les lieux», assure-t-il.

Pourtant, l'expert-comptable hausse le ton lorsqu'on évoque la faillite d'Enron, les dettes de WorldCom ou les déboires boursiers de Martin Ebner. «L'arrogance de certains groupes d'audit devait se payer un jour ou l'autre. Toutes ces affaires, qui se résument finalement à des vols collectifs, ne m'étonnent guère. Il est salutaire que cela éclate. Et c'est une leçon pour la Suisse également, qui exporte depuis des années les méthodes, désastreuses, de management à l'américaine», explique-t-il.

De ces dix années à Singapour, qui l'ont amené à sillonner l'Asie pour ces affaires, Georges Mooser retient encore «la tolérance religieuse et culturelle des Asiatiques, peut-être en raison du bouddhisme», et «la volonté collective d'entreprendre quelque chose, une qualité qui se perd dans notre pays». Dans cette Suisse, qui «a perdu son image de première de classe» et qui «n'arrive plus à avancer.» Mais le muletier des Morteys n'en a cure. D'autres pâturages, sous d'autres cieux, l'attendent. Et il y sera bien. Comme d'habitude.