Le Temps: Depuis quand la pénurie d’enseignants est-elle problématique en Suisse alémanique?

Beat W. Zemp : Elle est récurrente depuis quarante ans. Tout dépend de la situation économique: lors de haute conjoncture, les enseignants sont séduits par les salaires du secteur privé; lors des récessions, la profession garantit une certaine sécurité et les départs sont moins importants. Ce qui est nouveau, c’est la pénurie structurelle: il y a 10 ans, seuls 20% du corps enseignant avaient plus de 50 ans. Aujourd’hui, 35%. Durant les dix années à venir, plus de 30 000 personnes partiront à la retraite. De plus, la part de femmes croît et avec elle le nombre de contrats à temps partiel ou d’interruptions de carrière pour motifs familiaux.

– La situation alémanique est-elle plus critique qu’en Suisse romande?

– Oui, mais la situation va empirer en Suisse romande. Genève se trouvera sous peu dans une ambiance tendue car, au-delà des départs à la retraite, il devra jongler avec une croissance du nombre d’enfants, selon l’Office de la statistique. Neuchâtel et Vaud doivent aussi s’attendre à des pénuries critiques. Dans le Jura, presque la moitié du corps enseignant a plus de 50 ans; le recul du nombre d’élèves ne compensera pas le manque de professeurs. Le Valais jouit de la meilleure situation: seuls 29% des enseignants ont plus de 50 ans.

– Cette pénurie concerne-t-elle tous les niveaux ou branches?

– Il est déjà quasi impossible de recruter dans des branches comme les mathématiques, la physique ou la chimie pour le gymnase ou les écoles professionnelles. La situation est aussi critique au secondaire et exige l’engagement de professeurs primaires dans des branches pour lesquelles ils n’ont pas été formés. Cela nuit à la profession.

– Etre prof, ça ne séduit plus… Comment y remédier?

– Nous devons soigner l’attractivité du métier pour disposer de personnes jeunes et qualifiées. La profession devrait redevenir intéressante pour des hommes engagés à plein temps. Mais les salaires sont trop bas pour être concurrentiels. La LCH effectue des études de satisfaction au sein de la branche. Selon ces données, les principaux motifs de découragement sont dus à des parents insatisfaits ou des élèves à comportement problématique. Vient s’ajouter le flux de réformes qui alourdit le quotidien scolaire.

– La qualité de l’enseignement souffre-t-elle déjà de cette pénurie?

– Ce n’est jamais optimal lorsque des enseignants doivent officier à des niveaux ou dans des branches pour lesquels ils ne sont pas formés. Les Hautes Ecoles pédagogiques ne préparent actuellement que la moitié des forces qui seraient nécessaires pour répondre aux besoins à long terme. La menace plane d’une révision à la baisse des exigences de formation pour motiver un nombre suffisant de candidats. Ce serait fatal à la qualité du métier.

– Quelle solution proposez-vous?

– Il faut de meilleures conditions de travail (salaires plus élevés, moins d’heures supplémentaires) mais aussi une meilleure définition des rôles de l’école. Pour faire simple: cessons de déléguer à l’école des devoirs qui ne lui reviennent pas.

D’autre part, il n’est plus possible de former en trois ans et de manière adéquate des enseignants dans dix branches et pour six niveaux. Nous réclamons une prolongation de la formation à 4 ans et demi avec un master, comme en Finlande. Malheureusement les cantons ne sont pas encore prêts à faire cette démarche.

– Qu’attendez-vous des politiques?

– Il y a des signes encourageants. A Zoug, les salaires ont augmenté de 2% il y a deux ans. A Berne, le conseiller d’Etat Bernhard Pulver cherche à alléger la surcharge des enseignants avec une réduction de la charge horaire. Mais dans la majorité des cantons, on ne semble pas avoir pris conscience de l’urgence de la situation. Nous devons continuer à faire pression en coopération avec le Syndicat des enseignants romands.