Longtemps considérée comme la ville de la bagnole, comme le paradis du stationnement sauvage, Genève est-elle en train d'en faire trop pour corriger son image? A en croire les chiffres, le laxisme d'il y a quelques années semble bien révolu.

En 2000 par exemple, le nombre d'amendes infligées aux automobilistes genevois est de 34 000. En 2003, il explose à 308 000. Les recettes de la Ville de Genève bondissent de 15 à 22 millions en un an. La hausse des recettes pour la municipalité est d'autant plus importante que le Grand Conseil a accepté en décembre de laisser aux communes, et à la Ville en particulier, la compétence d'encaisser non seulement les amendes d'ordre, mais aussi les contraventions, soit des amendes d'ordre impayées.

La pression sur les automobilistes est en tout cas à la hauteur des six corps de fonctionnaires autorisés à verbaliser. Entre la Ville, le canton et la Fondation des parkings, on compte les agents municipaux, les agents de sécurité municipaux, les agents de la Fondation des parkings, les gendarmes, les contrôleurs du stationnement rattachés à la police, tous agents de police dotés de pouvoirs d'autorité et portant l'uniforme. L'escouade tranche avec les sept auxiliaires chargés de la même mission en Ville de Neuchâtel.

Ironie de la situation: c'est le maire de Genève qui tire la sonnette d'alarme. Même si son pedigree libéral le pousse à caresser les commerçants du centre-ville dans le sens du poil, l'intervention de Pierre Muller dans Le Matin a suscité un tollé. Le chef des Finances municipales jugeait nécessaire de lever le pied et de cesser le harcèlement des adeptes de la voiture en milieu urbain.

Le conseiller municipal radical Pierre Maudet est le premier à fustiger Pierre Muller. «Pour un maire, cette attitude est choquante et relève du poujadisme. C'est comme si le Conseil d'Etat invitait à ne pas payer d'impôts.» La députée écologiste Michèle Künzler surenchérit: «C'est du populisme de bas étage, c'est scandaleux pour un maire d'encourager à ne pas respecter la loi.»

Pour Mark Muller en revanche, l'avertissement de son collègue libéral est justifié: «La politique des amendes d'ordre menée en Ville n'est que l'instrument de la politique anti-voiture de Christian Ferrazino (ndlr: conseiller administratif chargé de l'Aménagement). Elle n'a rien à voir avec une réelle volonté de faire respecter la loi.»

Le principal argument qui sous-tend le débat est celui de la proportionnalité. Mark Muller est d'avis que la Ville se focalise beaucoup trop sur les questions de stationnement. Avec la conseillère d'Etat libérale Micheline Spoerri en charge de la Police, il planche sur un projet visant à rationaliser. «D'autres dossiers sont bien plus prioritaires, notamment la sécurité et la police de proximité. Sur les 84 agents municipaux, je préférerais en affecter 40 à des patrouilles dans les parcs», argue le vice-président du Parti libéral.

C'est précisément ce qu'a tenté la droite du Conseil municipal lors du débat budgétaire: transférer huit postes d'agents municipaux aux services des pompiers, dont les interventions ont considérablement augmenté sans hausse d'effectifs.

Mais la gauche y opposa son veto. Pierre Maudet pense lui aussi que la pression des contractuels est trop forte et ne correspond plus à la réalité du terrain. «Au vu du laxisme qui a régné par le passé, c'était justifié d'exercer une très forte pression au début. Mais maintenant, celle-ci doit se relâcher.» Michèle Künzler ne partage pas cet optimisme. L'augmentation du parc automobile genevois de 20 à 30 000 véhicules en quelque cinq ans doit pousser à la prudence. Les récents chiffres de l'Office cantonal de la statistique prouvant une détérioration de la qualité de l'air en raison du trafic la conforte dans sa position: «Si l'on veut appliquer une politique de stationnement raisonnable, ce n'est pas le moment de lâcher la bride.»

L'autre point controversé du débat touche aux juteuses recettes provenant des amendes. Pierre Muller laissait entendre que, maintenant que la cible budgétaire pour les amendes a été atteinte, la Ville pouvait lever le pied. Pierre Maudet s'insurge contre cette manière de se «baser sur des incivilités pour boucler un budget. C'est prendre les automobilistes pour une vache à lait. C'est scandaleux. J'avais moi-même proposé d'extraire le produit des amendes du budget.»

Le zèle des contractuels genevois paraît néanmoins sélectif. Mercredi, le Conseil d'Etat a rendu un rapport relatif à une pétition dénonçant le stationnement sauvage dans le quartier des Grottes. Après un premier rappel à l'ordre en avril, le gouvernement cantonal somme à nouveau la Ville d'apporter les aménagements de modération du trafic qui s'imposent.

«Espérons que le rapport, prie la présidente du Conseil d'Etat, Martine Brunschwig Graf, stimulera les esprits…»