Alors que les pays voisins ferment les stations de ski en raison de la crise sanitaire, la Suisse accueille les touristes avec sérénité. Ce vent de légèreté, qui souffle sur les pentes enneigées du pays, a interloqué la presse européenne, au point de dépêcher des journalistes sur place. Leur mission: comprendre ce qui se trame dans nos montagnes. «Skiez avec nous, vous êtes les bienvenus», entend l’envoyé spécial du Corriere della Sera à Saint-Moritz, qui a bénéficié d’un accueil à bras ouverts.

Les offices de tourisme et les réceptions d’hôtel répètent à l’envi qu’aucune démarche n’est nécessaire pour se rendre en Suisse, voire qu’aucune infection ne viendra perturber son séjour au grand air. Sur la route qui mène à la station huppée, les douaniers se contentent de jeter un œil au conducteur du véhicule, sans contrôle particulier. Le journaliste italien croise quelques compatriotes emmitouflés et prudents dans la vallée de l’Engadine, signe que le traumatisme de la première vague dévastatrice du coronavirus dans le nord de l’Italie reste vif. Le journal rappelle que Genève a également été frappé par la pandémie, en s’appuyant sur les données de l’Organisation mondiale de la santé. Mal portant, le voisin suisse ferait-il preuve de négligence dans cette période historique?

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«Insouciance hautement contagieuse»

Premiers à être montés au front, les médias italiens ne mâchent pas leurs mots. L’ouverture des stations de ski passe pour de l’obstination, voire de l’égoïsme, à l’image de La Repubblica qui fait part de sa stupéfaction. Le quotidien italien a envoyé deux reporters milanais à Zermatt pendant une journée. Au moment de leur venue, Milan se trouvait en «zone rouge», soit le niveau de risque le plus élevé. Ils n’auraient jamais dû quitter leur région. Pourtant, les journalistes ont filmé leur voyage sans encombre jusqu’en Suisse. Les gardes-frontières n’ont pas interrompu leur aventure, même après avoir pris connaissance de leur ville d’origine. Aucun contrôle ne sera réalisé sur le chemin du retour. La situation déçoit les autorités italiennes. Les personnes de retour de l’étranger, notamment de Suisse, pourraient devoir observer une quarantaine.

Le jugement est tout aussi sévère en Allemagne, dont le regard se tourne plus naturellement vers les stations autrichiennes. Dans le Tagesspiegel, vénérable quotidien berlinois, la Suisse se trouve épinglée pour son «insouciance hautement contagieuse». Elle est même qualifiée de «deuxième Suède», au moment où le pays nordique abandonne sa stratégie basée sur l’immunité collective. Les critiques fusent de toute part. Côté français, le journal Libération raconte le désarroi des professionnels de la montagne face à la concurrence helvète. Dans un premier temps, une offre promotionnelle avait été lancée ainsi qu’un système de transports pour séduire les clients frustrés dans les Alpes françaises. «Mais cela a pu être considéré comme une provocation… alors ils ont fait machine arrière», indique Christophe Mugnier, directeur de l’Office du tourisme de Morzine (Haute-Savoie).

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Une dimension économique également évoquée dans le reportage du Corriere della Sera. Des réductions de 30 à 40% sur les forfaits de ski et le matériel loué à Saint-Moritz ont étonné le journaliste italien. Il y voit une stratégie délibérée pour attirer le chaland malgré un risque sanitaire évident. Au fond, c’est l’identité libérale d’un pays placé au cœur de l’Europe qui fait débat. L’activité économique doit-elle être préservée à tout prix? Le Figaro ouvre ses pages à l’économiste libéral Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens, qui salue la décision suisse. Dans cette crise, il voit surgir le «kraken bureaucratique» français, celui qui restreint, entrave et empêche les citoyens. «Ce n’est plus une guerre contre le virus, mais contre la liberté», juge-t-il. Dévaler les pentes enneigées deviendrait alors un acte de résistance.