Il faut les voir, serrer des mains à qui mieux-mieux. Comme si un chronomètre était enclenché, avec proclamation des résultats après l’apéro. Récemment, les candidats fribourgeois aux élections fédérales d’octobre prochain se sont tous livrés à cet exercice lors de la Bénichon d’Estavayer-le-Lac, au lancement de la Fête fédérale de lutte qui aura lieu l’an prochain dans le chef-lieu broyard. Parmi eux, Valérie Piller Carrard. Elle ne pouvait pas manquer cette manifestation populaire qui a lieu dans son fief. Car la conseillère nationale socialiste est menacée par deux candidatures internes de poids.

Pierre Mauron, député, est le beau-frère de Christian Levrat, président du PS. Ce sont aussi des copains d’enfance, inséparables à la ville comme à la campagne. D’ailleurs, ils arrivent en même temps à la fête staviacoise, en retard, hilares, bras dessus et bras dessous.

David Bonny est également partout. En sa qualité de président du Grand conseil, il a troqué sa veste de cuir contre un élégant costume. En ce jour ensoleillé, il est par contre sagement assis au premier rang lors de la partie officielle et ouvre le cortège.

Valérie Piller Carrard cultive un tout autre style, emprunt d’une certaine modestie campagnarde. A Berne, elle est discrète, appliquée, peu connue au-delà de son cercle et canote derrière les ténors romands du PS. En quatre ans à Berne, elle n’est pas parvenue à atteindre la notoriété d’autres nouveaux venus du parti, comme Jean Christophe Schwaab, Cesla Amarelle ou encore Mathias Reynard. Dans les classements des parlementaires, réalisés régulièrement par les médias, elle se situe dans le dernier tiers. A Estavayer-le-Lac, à l’heure du serrage des mains, elle laisse aussi faire ses concurrents et se tient à l’écart du buffet de l’apéritif. Elle ne s’en émeut pas. « Je remarque que les candidats restent le plus souvent entre eux, ou alors au sein de leur parti. Moi, je préfère être là où je croise et peux discuter avec d’autres personnes. Ce matin par exemple, j’ai revu de vieilles connaissances. Nous avons profité de ces retrouvailles pour évoquer la problématique des fermetures de bureaux postaux», explique celle qui est aussi membre de la Commission des transports et des télécommunications. Et il en sera ainsi tous les week-end, jusqu’au 18 octobre.

Il y a quatre ans, en 2011, l’élection de Valérie Piller Carrard avait été une surprise dans le canton de Fribourg. «Déjà députée au Grand conseil, j’estimais que ce n’était pas le meilleur moment pour moi d’être candidate pour Berne car j’étais enceinte de mon deuxième enfant. Ce n’est pas que la fonction ne m’intéressait pas, bien au contraire. Mais je savais que je ne pourrais pas faire une vraie campagne. Mon parti a insisté car il tenait à présenter une liste équilibrée entre les districts et entre les hommes et les femmes. J’ai été élue et je me suis mise au travail ».

Aujourd’hui, mère de trois enfants en bas âge – un troisième est né en octobre dernier - elle veut rempiler. «Quatre ans, c’est trop court pour mettre en place son réseau, maitriser les dossiers et connaître les gens », estime-t-elle. Surtout qu’elle commence à trouver ses niches, s’investissant dans les questions de politique familiale. Elle est depuis peu vice-présidente de Pro Familia. Et de fustiger cette presse qui la juge sans la connaître, sans l’interroger. « Ces classements sont subjectifs car ils sont surtout basés sur la visibilité. Or, notre travail de parlementaire est aussi de faire avancer des dossiers. On ne peut pas tous être des Levrat ! », s’exclame-t-elle.

Reste qu’il faudrait un peu plus de Levrat en elle pour contrer ses deux concurrents masculins. A ce stade de la campagne, Valérie Piller Carrard reste stoïque : «On essaie de faire une campagne commune, c’est plus simple. Et pour moi, la qualité de la liste du Parti socialiste est un atout. Si bien que je ne veux pas parler de concurrence ». La candidate admet tout juste que « ça met du piment dans cette campagne et oblige chacun à donner le meilleur! ».

De leurs côtés, autant Pierre Mauron que David Bonny semblent insensibles à l’idée d’éjecter une, si ce n’est deux femmes du Parlement fédéral. Car la Moratoise Ursula Schneider-Schüttel, arrivée en cours de législature pour remplacer Christian Levrat, élu au Conseil des Etats, devra aussi batailler ferme pour passer l’épaule en octobre prochain. Mais elle a un avantage: le vote alémanique.

Au sein des militants, on sent un certain malaise face à cette situation. Pour les uns, rien à faire: que les meilleurs gagnent et si on ne veut pas de concurrence, même interne, alors il suffit de se contenter de présenter les sortants et point barre. Et il en va aussi de la qualité de la députation fribourgeoise à Berne. Mais d’autres admettent que ce serait très mauvais pour l’image d’un parti soucieux d’égalité de se retrouver sans femmes à Berne alors qu’il y a trois candidates sur sept, dont deux sortantes. Les électeurs y seront-ils sensibles ? C’est une des grandes inconnues des élections fédérales en terre fribourgeoise.