«C’est une bonne équipe qui nous gouvernera.» Pierre Kohler, amaigri, jubile. Le maire démocrate-chrétien du bastion de gauche Delémont fait une apparition remarquée, dimanche à l’Hôtel du gouvernement à Delémont. Il papote surtout avec les deux élus socialistes, Elisabeth Baume-Schneider et Michel Thentz. Officiellement, «je suis là parce que Delémont a de nouveau un ministre», dit-il. Il est surtout venu célébrer la double victoire du Parti socialiste (PS) et du Parti démocrate-chrétien (PDC), qu’il appelait de ses vœux. L’échec de son ennemi juré, Laurent Schaffter, n’est pas pour lui déplaire…

Les deux plus grands partis jurassiens ont fait main basse sur le Conseil d’Etat. Pris dans la tourmente de l’affaire des abus d’autorité du commandant de la police, le PDC a sauvé les meubles en faisant réélire Philippe Receveur et Charles Juillard. Appuyé par toute la gauche, le PS a réussi son pari: offrir une réélection triomphale à Elisabeth Baume-Schneider et récupérer le deuxième siège gouvernemental qu’il avait obtenu en 2003 et perdu en 2006. Sixième du premier tour, l’actuel président du parti, Michel Thentz, a profité de la vague favorable à la gauche pour décrocher un excellent troisième rang final.

Avec chacun deux magistrats, le PDC et le PS devront composer avec le libéral-radical Michel Probst, élu magistralement en 2006, reconduit de justesse en 2010, au cinquième rang. L’élection de Michel Thentz fait une victime, le chrétien-social Laurent Schaffter, 63 ans, ministre de l’Equipement depuis 2003. Il termine au sixième rang, à 1068 voix de Michel Probst, et est ainsi éjecté du gouvernement. C’est une surprise. Si le parti de Laurent Schaffter, le Parti chrétien-social indépendant, pèse peu (13,2%), l’homme s’était constitué, depuis 2002, un électorat propre qui lui avait permis d’être premier et deuxième en 2006, et encore deuxième du premier tour le 24 octobre.

«Cette deuxième place m’a desservi, explique-t-il. On ne s’intéresse qu’aux gagnants et aux perdants. On a cru que ma réélection était acquise. Mon bilan n’est pas contesté.» Le «i» de PCSI, l’initiale d’indépendant, est devenu le «i» d’isolé dimanche.

Avant Laurent Schaffter, Odile Montavon (Combat socialiste, élue en 1993 et virée dix-huit mois plus tard) et la radicale Anita Rion, mise à l’écart en 2002 après deux mandats, avaient mordu la poussière.

Tiré à quatre épingles, agitant ses bras devant les gens qui le félicitent et lâchant de grands rires sonores, Michel Thentz, 52 ans, ingénieur horticole, Vaudois de Morges établi dans le Jura depuis 26 ans, s’applique à contenir son bonheur. Il s’enorgueillit du fait que le Jura est le premier canton depuis 2006 où PS et Verts progressent conjointement. Il dit vouloir amener au gouvernement sa «sensibilité de gauche», mais en s’inscrivant dans la volonté générale de créer un consensus «dans l’intérêt du Jura».

Derrière lui, Elisabeth Baume-Schneider est aux anges. 53,7% des électeurs jurassiens qui se sont rendus aux urnes (participation de 49,9%, contre 50,1% au premier tour) ont inscrit son nom sur leurs bulletins. «Les gens ont compris que je suis capable d’être une ministre responsable qui travaille dans l’intérêt de l’école jurassienne, qui rend le canton visible à l’extérieur et fait campagne pour les valeurs socialistes. C’est très rassurant et motivant.»

Le bonheur socialiste n’est pas aussi intense qu’en 2002, lorsqu’Elisabeth Baume-Schneider avait été élue en compagnie de Claude Hêche, en raison de la mise à l’écart de Laurent Schaffter. «Il y a un goût d’inachevé», dit celle qui se retrouve dans la peau de la plus ancienne conseillère d’Etat, «mais à 46 ans, je reste la plus jeune», sourit-elle.

Le président du PDC, Jean-Baptiste Beuret, pousse un ouf de soulagement. Son parti a été chahuté dans la campagne. «Notre électorat s’est discipliné. Au final, on fait mieux qu’en 2006, puisque nos ministres se classent deuxième et quatrième.» Le deuxième est Philippe Receveur, celui qui avait dû prendre le Département de la santé dont personne ne voulait en 2006. «J’y ai donné le meilleur de moi-même», dit-il, constatant que l’électorat lui en a été reconnaissant. Voudra-t-il changer? «C’est trop tôt pour le dire», sous-entendant qu’il n’a pas perdu son intérêt pour l’Equipement et l’environnement, désormais libre, que souhaite occuper également le nouvel élu Michel Thentz.

Arrive Charles Juillard, homme fort du Conseil d’Etat, cible des critiques au point d’avoir été mis en danger. «C’est une délivrance après ces semaines pénibles», dit-il. Sur ses attitudes, jugées arrogantes, il estime la critique excessive. «Par pragmatisme, je sais mettre de l’eau dans mon vin.» Son président de parti, Jean-Baptiste Beuret, l’appelle à «arrondir les angles».

Le dernier élu, Michel Probst, apparaît isolé. Grâce à ses réseaux personnels, il reste dans un collège où il sera affaibli. Ne serait-ce que parce qu’il se trouve en marge des deux paires PDC et PS. Lui veut croire que «nous devrons mener des projets ensemble». Même si PDC et PLR conservent trois des cinq fauteuils, le gouvernement jurassien a un peu glissé à gauche dimanche.