Son temps de parole de trois minutes était déjà écoulé. Mais elle n'en eut cure. Après une très sommaire intervention des conseillers d'Etat Charles Beer et Laurent Moutinot, Véronique Pürro avait une idée à défendre. Sommée à deux reprises d'en terminer, la députée de 38 ans, irritée, est allée jusqu'au bout de sa logique: tenter de convaincre le congrès du Parti socialiste genevois de lancer trois socialistes dans l'élection au Conseil d'Etat en novembre prochain. Quitte à rouvrir les candidatures pour déterminer le troisième.

Divergences stratégiques

Sa détermination n'aura pas suffi. Le vote de samedi est clair: 157 pour un ticket à deux candidats, Charles Beer et Laurent Moutinot, 72 pour un ticket à trois candidats. En dépit des dénégations de certains camarades, ce résultat n'est pas qu'un résultat mathématique sans incidence. Il découle de profondes divisions. Par sa candidature surprise qu'elle retirera à l'issue du vote, Véronique Pürro aura montré les grandes divergences stratégiques au sein du parti.

Pour la députée, la dégradation du climat social à Genève exige une réponse beaucoup plus musclée du premier parti de la gauche. «Nous ne pouvons plus nous contenter de dénoncer, de nous épuiser à lancer des référendums pour combattre chaque attaque contre l'Etat social. Nous devons passer à l'offensive, adopter une stratégie gagnante. Je suis convaincue que nous pouvons conquérir la majorité au Grand Conseil et au Conseil d'Etat.»

Les députés Carlo Sommaruga et Alberto Velasco plaideront aussi pour une attitude conquérante. Pour le premier, le Parti doit viser le «meilleur résultat possible avec une troisième candidature féminine. Ce n'est pas de l'arrogance. C'est ne pas fixer nos objectifs de campagne en fonction de l'Alliance de gauche et des Verts.» Le second constate qu'un parti dont le potentiel est de 30% de l'électorat doit donner un signal fort à une population désécurisée.

La fresque socialiste du vote de samedi à Onex est très révélatrice des fractures, des courants et des rancœurs personnelles chez les socialistes. La conseillère nationale Liliane Maury Pasquier est la première à prendre la parole. Elle sera aussi la première à fustiger la stratégie proposée par Véronique Pürro, qui relève de l'arrogance par rapport aux autres partis de la gauche. Pour elle, il convient d'attendre le résultat des socialistes à l'élection au Grand Conseil pour se déterminer. Et la conseillère nationale d'évoquer l'exemple à ne pas suivre: «En ville de Neuchâtel, le Parti socialiste a adopté une stratégie offensive en proposant les deux candidats sortants et une candidature de combat. Résultat: deux élus socialistes ont été élus, mais un excellent conseiller municipal sortant a été sacrifié.»

Cette opposition sur la stratégie cache toutefois de vieilles rancœurs: lors de la désignation du candidat à la succession de Micheline Calmy-Rey au Conseil d'Etat, Véronique Pürro avait clairement pris le parti de Charles Beer au détriment des femmes, dont Liliane Maury Pasquier. Samedi, dans le climat électrique du congrès, la candidature provocatrice de la jeune députée a été perçue comme un danger pour le conseiller d'Etat sortant Laurent Moutinot. Contesté par une partie des siens en raison d'une politique du logement jugé molle, le magistrat a néanmoins pu compter sur un noyau dur de sympathisants pour écarter tout risque. Laurent Moutinot se prononcera d'ailleurs pour un ticket à deux, contrairement à son collègue Charles Beer.

Profonde division de la gauche

Fidèle à la section cantonale genevoise, Micheline Calmy-Rey a soutenu par son vote la stratégie prônée par la jeune députée socialiste. Il faut dire qu'elle a elle-même bénéficié, pour son élection au Conseil fédéral, du sens stratégique hors du commun de Christiane Brunner, belle-mère de Véronique Pürro.

Le conseiller administratif d'Onex René Longet a mis en garde contre un ticket à trois qui aboutirait à sept candidatures de la gauche et à un risque de dispersion des voix. «La majorité se gagne d'abord au Grand Conseil, et nous gagnerons notre crédibilité si l'ensemble du parti est perçu positivement.» Des avis plus tranchés encore laissent entendre que la stratégie Pürro pourrait diviser à ce point la gauche qu'elle ouvrirait la voie à un nouveau gouvernement monocolore.