Un processus est en marche au PS pour digérer la débâcle du 4 mars et en tirer les conséquences pour la politique européenne du parti. Un point fait l'unanimité à ce stade: la discrète campagne, assimilant abstraitement l'UE à un eldorado social, n'a convaincu personne. «L'adhésion éveille des craintes concrètes dans la population auxquelles le PS n'a pas apporté de réponses», résume la conseillère nationale bâloise Suzanne Leutenegger. La réalité de ces peurs donne particulièrement à réfléchir aux socialistes romands chez lesquels on sent monter un malaise croissant à l'égard de l'UE. C'est que la base – jusqu'ici présumée europhile – semble avoir voté majoritairement contre «Oui à l'Europe». En outre, nombre de parlementaires sont rentrés assez abasourdis début février d'un voyage à Bruxelles au cours duquel ils ont entendu des camarades européens (parlementaires et commissaires) soutenir avec fougue les frappes de l'OTAN en Serbie, la constitution de l'Eurocorps ou la suppression des monopoles publics.

«Je reste proeuropéenne, mais ma motivation est en train de flancher», admet la Neuchâteloise Valerie Garbani. «Je suis de plus en plus sensible aux arguments de l'extrême gauche, sceptique depuis longtemps. L'époque de l'angélisme est révolue. La gauche doit se montrer beaucoup plus critique vis-à-vis de l'UE.» Pierre-Yves Maillard plaide, lui, pour une remise en cause de l'adhésion de l'UE en tant qu'objectif primordial du PS. «Notre but fondamental doit être l'amélioration des conditions sociales de la population. L'adhésion permettrait-elle d'y contribuer? La réponse n'est pas évidente au vu de l'évolution de l'UE.»

Une question clé sera de savoir si la France restera un contrepoids au libéralisme social-démocrate anglo-saxon. Jospin a actuellement besoin de l'appui des gens sur sa gauche. Mais qu'en sera-t-il à l'avenir, a fortiori si la droite reprend le pouvoir en France? Depuis le sommet social de Porto Alegre, le Vaudois développe du reste des contacts de plus en plus étroits avec l'aile gauche du PS français (Gauche socialiste) et de son pendant européen (République sociale). Il vient de participer fin février au «conseil d'administration» de ce dernier, réuni pour préparer le Congrès des socialistes européens début mai à Berlin. Des contacts qui le confortent dans l'idée que les «solutions» sont internationales et «citoyennes». «La gauche a obtenu plus de choses dans la rue à Seattle qu'à travers ses efforts dans le cadre institutionnel.»

«La bouffe avant la morale»

Pour en revenir au PS suisse, le 4 mars a paradoxalement contribué à combler une partie du fossé entre Romands et Alémaniques en ce sens que l'unanimité règne désormais sur le fait que la question européenne doit descendre du niveau philosophique à un niveau concret. «La bouffe passe avant la morale», résume le chef du groupe Franco Cavalli.

Cela dit, en Suisse alémanique, la «désillusion» du 4 mars ne semble pas avoir conduit à ébranler les convictions pragmatiquement mais fondamentalement proeuropéennes. «Nous (y) sommes conscients depuis longtemps que l'UE n'aurait pas que des conséquences positives», souligne l'Argovien Urs Hofmann. La direction du PS vient du reste de confirmer en fin de semaine dernière l'attachement du parti à l'objectif de l'adhésion au cours d'une réunion avec les présidents des partis cantonaux, à laquelle – tout un symbole – aucun Romand n'a participé.

Si l'adhésion en tant que but est réaffirmée, les avis divergent sur l'opportunité de poursuivre la voie bilatérale. Urs Hofmann est convaincu que oui car «tant que la distance avec l'UE sera importante, la population réagira comme un hérisson». La direction du parti estime, elle, que «l'adhésion pleine et entière est la seule option. Piquer les cerises sur le gâteau n'est pas une stratégie politique viable. Tôt ou tard, les désavantages de la non-adhésion réapparaîtront», estime le secrétaire général Reto Gamma. Franco Cavalli veut même croire que ce moment est proche. «Dans trois à quatre ans, on verra que les bilatérales ne marchent pas, que notre non-appartenance à la zone euro pose des problèmes ou que les contraintes pour la recherche scientifique en Suisse sont ingérables. Les milieux économiques réaliseront que la question du secret bancaire se pose de toute façon, dans ou hors de l'UE.» Dans l'immédiat, le PS entend élaborer des propositions de mesures d'accompagnement à l'adhésion, condition sine qua non pour espérer convaincre peut-être un jour une majorité.