Les compagnies de navigation sur les lacs suisses font la moue, mais, sous le masque, ce n’est pas forcément visible. Leurs affaires étaient en train de reprendre lorsque le Conseil fédéral a décrété le port obligatoire d’une protection faciale pour tous les passagers, y compris sur les ponts des bateaux. Cette mesure est en vigueur depuis le 6 juillet.

Elles comptent sur les clients suisses pour compenser l’absence des touristes étrangers. Or, plusieurs considèrent que le masque affaiblit l’attractivité des croisières lacustres et fluviales, qui repose largement sur le soleil et le bon air revigorant. «Il s’agit des seuls espaces extérieurs où le masque est obligatoire», s’étonne Jean-Luc Rouiller, directeur de la Société de navigation sur les lacs de Neuchâtel et Morat (LNM).

Touristes étrangers absents

L’Association des entreprises suisses de navigation (AESN) a bien tenté d’obtenir une exception. En vain. L’obligation de se protéger le visage a cependant été assortie d’un assouplissement. Conformément au plan de protection mis en vigueur début juin, les bateaux n’ont été autorisés à accueillir que 50% de leurs passagers potentiels afin de respecter les distances sanitaires à l’intérieur comme à l’extérieur. Depuis le 6 juillet, ils peuvent de nouveau être utilisés à leurs pleines capacités, puisque le masque est désormais obligatoire.

Dix jours plus tard, quels sont les effets de cette mesure sur la demande? «La baisse de fréquentation se situe entre 50 et 60% par rapport à une période estivale normale. Nous avons déjà perdu 40 à 50% de notre clientèle à cause de l’absence des touristes étrangers. Le reste du recul est dû au port du masque», décrète Stefan Schulthess, directeur de la Compagnie de navigation sur le lac des Quatre-Cantons (SGV) et président de l’AESN.

Baisse de la demande de 30 à 60%

Jean-Luc Rouiller fait un constat similaire. «Pour la semaine écoulée, nous accusons une baisse de 30% par rapport à la semaine identique de 2019, qui avait aussi bénéficié d’une belle météo. Nous sommes souvent restés en deçà des 50% de nos capacités. J’y vois deux explications. D’un côté, la crainte de la maladie a resurgi, notamment auprès des personnes à risques. De l’autre, le port du masque retient des clients de venir faire une croisière. Cela se ressent sur notre offre phare, le tour des trois lacs, qui dure une journée entière: c’est là que nous subissons les plus grosses pertes», détaille-t-il.

D’autres compagnies sont moins catégoriques. Responsable de la communication à la CGN, Frédéric Monthoux dit ne pas avoir constaté d’effet particulier la semaine dernière. Certains jours, la fréquentation était même plutôt bonne. «Nous avons craint une baisse de la demande par rapport aux semaines précédentes, mais cela n’a pas été le cas. Le masque peut aussi rassurer certains clients», dit-il, en annonçant néanmoins une diminution de 30% par rapport à 2019.

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Porte-parole de la société BLS, qui exploite les embarcations touristiques des lacs de Thoune et de Brienz, Tamara Traxler reste, elle aussi, prudente: «Nous ne pouvons pas dire s’il y a un lien entre la fréquentation et le port du masque. Nous n’avons pas mené d’enquête représentative», déclare-t-elle, en précisant que la sécurité des passagers prime et que l’entreprise respecte et explique les consignes fédérales.

Mais les chiffres restent préoccupants. Pour la première quinzaine de juillet, la demande sur les étendues d’eau de l’Oberland a été inférieure de 43% à celle de 2019. «Durant les six premiers mois de l’année, nous avons transporté 56 000 passagers, contre 370 000 pour la même période en 2019. Nous nous attendons à un manque à gagner de 6 millions pour 2020, sur un chiffre d’affaires de 17 millions», annonce-t-elle.

«Je ne suis pas très optimiste»

L’AESN est en train de récolter les données de ses membres afin de tirer un premier bilan du masque obligatoire. «Nous aimerions que cette contrainte soit abandonnée si la situation sanitaire le permet», espère Jean-Luc Rouiller. «Nous sommes en discussion avec l’Office fédéral de la santé publique. Mais c’est difficile. Nous n’avons pas assez de soutiens pour espérer une exception pour les bateaux. Et la tendance consiste plutôt à renforcer les plans de protection que l’inverse. Nous espérons que les cantons nous aideront, mais je ne suis pas très optimiste», complète Stefan Schulthess.

L’OFSP n’a pas voulu faire d’exception. Interrogée le 1er juillet, la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, a justifié cette décision par le fait que les passagers des bateaux entrent et sortent fréquemment. La seule souplesse concerne les restaurants: le masque peut tomber le temps de boire et de manger à bord d’un bateau comme dans un train. C’est d’ailleurs aussi toléré si l’on consomme un pique-nique sur un pont extérieur.

Par ailleurs, les compagnies de navigation se trouvent dans des situations différentes les unes des autres. Il y a celles qui vivent essentiellement du tourisme, comme la SGV, la LNM, le BLS ou la Navigation du lac de Bienne (BSG). D’autres font davantage de transport public, et celui-ci est parfois transfrontalier, comme la CGN. Or, le masque était obligatoire sur les embarcadères français bien avant de l’être sur les navires.

Coup de pouce fédéral?

Et puis, souligne un connaisseur du secteur, certaines entreprises sont plus indépendantes des autorités politiques que d’autres. Cet observateur sous-entend que, en raison de leur structure actionnariale, la SGV et la LNM peuvent se montrer plus critiques envers l’exigence de porter un masque sur les ponts extérieurs. Alors que d’autres sont plus liées à leurs propriétaires publics et appliquent fidèlement les directives.

Masque ou non, les opérateurs lacustres vivent tous un exercice 2020 catastrophique. Ils ont recouru au chômage partiel, doivent puiser dans leurs réserves et leurs propriétaires, principalement publics, devront éponger les pertes. Ils espèrent encore bénéficier d’un coup de pouce fédéral. La Confédération a mis en consultation jusqu’au 22 juillet un projet d’aide de 800 millions pour les transports publics. Le trafic touristique en est exclu. Mais le parlement pourrait décider de l’ajouter.