Ce ne sont pas les plus visibles, ni les plus médiatisés. Pourtant, face au coronavirus, les 40 000 soignants et accompagnants œuvrant en Suisse dans les organisations de soins à domicile ont certainement empêché une crise plus grave. «J’en suis intuitivement convaincu, relève Tristan Gratier, président de l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile (Avasad). Même s’il faut rester humble et qu’il est encore tôt pour dresser des bilans, il est certain que nous avons permis une prise en charge en amont des malades, et des hospitalisations au bon moment.»

En première ligne du dépistage

Les activités de soins à domicile ont surtout participé à soulager un système hospitalier mis sous pression, «un apport déterminant» aux yeux du conseiller d’Etat neuchâtelois Laurent Kurth, chargé du Département de la santé. Dans son canton, c’est en effet le Nomad (pour «Neuchâtel organise le maintien à domicile») qui a géré les sept – aujourd’hui cinq – centres de tri procédant aux tests de dépistage des personnes présentant des symptômes. Autre exemple en Suisse romande: l’Institution publique genevoise de maintien à domicile (Imad) a pris en charge 146 patients atteints du Covid-19, chez eux, dont aujourd’hui 68 sont guéris.

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A l’étranger, les effets semblent similaires. Dans un récent article du Monde, le journaliste et écrivain italien Roberto Saviano écrivait que l’une des raisons qui expliquaient que la Vénétie (moins de 1000 décès) s’en soit mieux sortie que sa voisine, la Lombardie et ses 10 000 morts, réside dans le fait que la région avait réussi à limiter les hospitalisations en privilégiant les soins à domicile.

Plan de crise déjà prêt

En Suisse, un élément explique, selon Tristan Gratier, que les organisations œuvrant dans le maintien à domicile ont été rapidement efficaces: «Les malades que ce virus touche le plus violemment sont les personnes âgées. Celles-ci étaient souvent déjà dans le radar de nos services. Le contact était fait.» Du côté de Genève, Marie Da Roxa, directrice générale d’Imad, fait le même constat. «Dans notre canton, une personne sur deux âgée de plus de 90 ans et une personne sur trois âgée de plus de 80 ans sont suivies par Imad», précise-t-elle, ajoutant qu’un plan de continuité en cas de crise sanitaire ou climatique avait été établi avant cette pandémie. «Nous avons entre autres adapté le plan canicule que nous avions élaboré avec les communes, relève la responsable. Nous étions prêts, ce qui nous a permis d’affronter la crise avec une certaine sérénité.»

Si certains cantons ont appliqué des plans préexistants, d’autres ont innové lors de cette crise. Notamment Vaud qui, sous la direction de l’Avasad, a créé la Centrale des solidarités. Pouvant s’appuyer sur un imposant réseau de 800 bénévoles, la structure regroupe l’ensemble des acteurs du monde médicosocial: Croix-Rouge, Pro Infirmis, Pro Senectute, Bénévolat-Vaud, Caritas et Pro-XY (fondation suisse des proches aidants).

Face à une telle épidémie, les EMS se sont révélés des foyers à risque. Garder les gens chez eux, avec des soins appropriés, permet de ne pas les exposer

Laurent Kurth, conseiller d'Etat neuchâtelois

Pour le Fribourgeois Carl-Alex Ridoré, préfet de la Sarine et membre de l’Organe cantonal de conduite, c’est l’ensemble de ce réseau de terrain qui a contribué à maîtriser la crise: «Il y a bien évidemment les soins à domicile et les différentes associations, mais aussi les communes, qui ont assuré le contact avec leur population vulnérable, ainsi que les nombreuses actions de solidarité villageoise qui se sont mises en place, à l’image de la mobilisation des sociétés de jeunesse.»

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Mais tout n’a cependant pas été simple. «Au début de la pandémie, il y a eu beaucoup d’inquiétudes», témoigne Gabriele Balestra, vice-président de l’association faîtière Aide et soin à domicile Suisse. «De nombreux bénéficiaires ont commencé par refuser nos services, de peur que nos collaborateurs leur transmettent le virus. C’étaient des craintes légitimes, il ne fallait pas que nous devenions nous-même le vecteur, poursuit le Tessinois. Mais nos protocoles sont stricts. Ainsi, dans mon canton, pourtant le plus touché, moins de 5% de nos employés sont tombés malades.» Pour lui, il était indispensable de maintenir le lien: «Beaucoup de personnes âgées vivent seules. L’infirmière à domicile est parfois l’unique autre personne qui rentre dans la maison. Cette visite est primordiale.»

Hospitalisation à domicile

A travers cette crise du coronavirus, Gabriele Balestra espère que les politiciens auront mieux compris le rôle des soins à domicile «En vingt ans, nous nous sommes développés. Il ne s’agit plus d’un simple soutien à la maison. Nous sommes aujourd’hui capables, pour les plus grandes organisations, de gérer une hospitalisation à domicile, y compris dans les soins palliatifs. Ces traitements en ambulatoire seront essentiels à l’avenir.»

Le conseiller d’Etat Laurent Kurth en est persuadé. Pour lui, la politique volontariste menée depuis des années pour le maintien des personnes âgées à domicile a démontré ses bénéfices lors de cette crise: «Face à une telle épidémie, les EMS se sont révélés des foyers à risque. Garder les gens chez eux, avec des soins appropriés, permet de ne pas les exposer.»

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Reste que les soins à domicile vont demeurer centraux dans la période de sortie de crise, notamment au travers du suivi des personnes qui ont survécu au Covid-19. Dans ce but, à Genève, Imad a lancé lundi un programme de prise en charge domiciliaire à la sortie des HUG appelé Covimad. «Même guéris, les malades auront des séquelles, comme de l’asthénie [affaiblissement de l’organisme] ou des problèmes de dénutrition», explique Marie Da Roxa.

Mais le coronavirus n’est pas la seule inquiétude des professionnels. «Durant l’épidémie, les gens ont beaucoup moins consulté les médecins, note Tristan Gratier, ce qui laisse craindre une future explosion d’autres maladies, ainsi que des pathologies liées au confinement comme des décompensations. Nous devrons jouer à plein notre rôle de veille sanitaire.»