Consulter dentistes et médecins français, remède à la cherté des prix

Santé Environ 15% des Genevois renoncent à des soins pour raisons économiques

Consulter de l’autre côté de la frontière est une alternative

«Je suis souvent surpris par le mauvais état des dents des Suisses que je reçois. Ils se soignent en fait peu et très irrégulièrement.» Marc Schwing, chirurgien dentiste à Allonzier-la-Caille (Haute-Savoie, à 30 kilomètres de Genève), accueille une clientèle à 5% genevoise. «Des confrères et consœurs installés plus près de la frontière en reçoivent beaucoup plus, jusqu’à 20% des rendez-vous», indique-t-il. Raison: la cherté des soins dentaires en Suisse qui ne sont pas pris en charge par l’assurance de base.

«Les gens viennent chez nous parce que le coût est nettement moins élevé en France. Pour un contrôle et un détartrage, on demande 50 euros, contre 300 francs à Genève», détaille Marc Schwing. «Pour des interventions plus importantes, cela peut être quatre fois moins cher.» Il n’existe pas de statistiques sur le nombre de Suisses qui soignent leurs dents en Haute-Savoie ou dans l’Ain.

Selon une étude parue en 2012 dans Preventive Medicine dont les auteurs sont des chercheurs genevois rattachés aux HUG, 15% de la population genevoise doit renoncer à des soins pour des raisons financières. «Est-ce cette part qui se soigne à l’étranger?» s’interroge le docteur Idris Guessous, de l’Unité d’épidémiologie populationnelle, qui a mené l’enquête. «Cette question se pose et l’idée est de revoir 600 personnes interrogées pour obtenir une réponse. Nous serions très inquiets s’il apparaissait que consulter en France sans être remboursé était financièrement plus avantageux que se soigner en Suisse en étant remboursé partiellement. Que les gens paient à la fois une assurance maladie en Suisse et des consultations en France est une aberration.»

Les franchises élevées sont montrées du doigt car elles contribueraient à une précarisation de certains patients. Idris Guessous a publié les résultats d’une nouvelle étude à propos du «renoncement aux soins dentaires pour des raisons économiques». Il dévoile ces indicateurs: «10,6% des 4343 résidents genevois adultes sondés ne vont pas chez le dentiste. Le taux s’élève à 23,5% dès lors que le revenu mensuel est inférieur à 3000 francs. Pour cette tranche de la population, le taux a augmenté de 16,3% en 2008 à 20,6% en 2012.» Des salaires moyens renoncent aussi aux soins dentaires d’entretien.

Les autres spécialités médicales sont elles aussi touchées par ce qui est appelé à tort le tourisme médical car il s’agit le plus souvent de soins de nécessité, voire parfois urgents. Illustration avec une Genevoise de retour dans le canton après trois années passées à Paris: «Je payais 23 euros la consultation chez le généraliste. Je débourse ici 160 francs chez le pédiatre, les écarts sont tout aussi grands en qui concerne l’ophtalmologiste, les examens de laboratoire, les clichés radiologiques.»

Le coût d’une consultation chez un médecin généraliste suisse s’élève à environ 110 francs. Un tarif de base existe puis la visite est facturée par tranches de cinq minutes. Une pédiatre genevoise précise: «Une consultation peut vite monter à 200 francs l’heure, mais l’examen est plus complet qu’en France car on fait systématiquement le bilan de l’état général de l’enfant.»

Des équipements modernes et la présence d’un secrétariat (ce n’est pas toujours le cas de l’autre côté de la frontière) expliquent aussi l’écart des tarifs.

La dizaine de praticiens français contactés par Le Temps s’accordent sur ce point: de 10 à 15% de leur clientèle est suisse. Ce qui ne va pas sans poser de problèmes car la politique de la santé change en France voisine avec notamment la fin du droit d’option de l’assurance maladie et le basculement des travailleurs frontaliers vers le régime de sécurité sociale.

Si la continuité des soins en Suisse n’est pas remise en cause, elle sera rendue compliquée car des accords entre caisses, qui s’annoncent longs et complexes, seront demandés. On craint un afflux de patients dans les cabinets médicaux dans une région où les spécialistes, trop peu nombreux, ne prennent plus de nouvelle clientèle et qui fait appel à des généralistes roumains pour pallier le manque de médecins de famille. La secrétaire d’un cabinet médical d’Annemasse confie: «Il faut déjà attendre six mois pour avoir un rendez-vous chez un ophtalmologiste. Les Suisses passent avant tout le monde parce que les tarifs sont négociés et que le paiement est cash.»

Les hôpitaux de Haute-Savoie recevraient eux aussi de plus en plus de patients suisses, pour de petites interventions chirurgicales aux coûts en moyenne dix fois moins élevés qu’en Suisse. Le Centre hospitalier intercommunal Annemasse-Bonneville dément cette information. «Nous avons recensé 50 Suisses ayant bénéficié d’une intervention chirurgicale dans nos services en 2011, une soixantaine en 2012 et pour le moment 70 en 2014. C’est un phénomène résiduel», relève un médecin.

«Les Suisses passent avant tout le monde parce que les tarifs sont négociés et que le paiement est cash»