C'était samedi matin dans un auditoire d'UniMail, à Genève. La salle est clairsemée. Mais la trentaine de personnes qui ont fait le déplacement sont suspendues aux lèvres de Pierre-Alain Savary. Ce médecin de 48 ans présente son projet de «Fondation pour l'orphelin».

Frémissements d'horreur et murmures d'assentiment parcourent l'assemblée lorsque Pierre-Alain Savary évoque ce qu'il n'hésite pas à qualifier d'«holocauste» suisse, le placement d'enfants en institution, et sa propre expérience d'enfant placé à l'âge de 3 ans, racontée dans son livre, Hymne à l'amour d'un misogyne passionné. Preuve que la libération de la parole, cet «exorcisme du calvaire» relayé par les médias il y a quelques semaines suite à une émission de la TSR, ne fait que commencer (LT du 3.02.2005).

Il est bien sûr question du projet de «Fondation suisse pour l'0rphelin ou Fondation pour l'enfance volée», afin de bien souligner que tous les enfants de l'assistance sont concernés. Mais on en parle de loin, comme si c'était trop: trop beau, trop tard, trop loin…

Paroles enfermées

Pour l'heure, ce qui compte, c'est de dire les choses. Une fois la présentation terminée, le silence. Et puis, de chaque coin de la salle, s'élèvent des récits maladroits, confus, mais qui dans leur litanie de souffrances sonnent toujours vrai.

L'une évoque ses deux sœurs aujourd'hui suicidées, dont une «pisse-au-lit» jusqu'à ses 15 ans, plongée par représailles, chaque matin, dans une baignoire d'eau glacée. Un homme d'une septantaine d'années en fauteuil roulant bredouille de colère au souvenir des humiliations subies à Bellechasse. «On me traitait de bâtard», lance-t-il avant de s'arrêter, vaincu par les sanglots. Les mots de réconfort ne viennent pas: chacun est enfermé dans sa propre bulle de souffrance.

Un témoignage dissonant

A son tour, une auditrice prend la parole. Calmement, elle dit son «étonnement» face au récit de Pierre-Alain Savary. Placée au pensionnat fribourgeois de Sainte-Agnès avant lui, elle explique qu'elle n'a été ni violée ni battue, qu'elle n'a jamais souffert de la faim, qu'elle aimait bien «aller aux doryphores et aux hannetons». Le couple qui tenait l'orphelinat était «dévoué aux enfants corps et âme». La salle gronde de colère face à celle venue lui porter la contradiction.

Le cas de Josette Studer, née en 1940, est pourtant révélateur de l'individualité de chaque destin. Née en 1940, elle a 9 mois lorsque le tuteur l'arrache à sa mère Thérèse, une «fille-mère» dont les cinq autres enfants, un frère plus âgé et des frères et sœurs nés ensuite, seront également placés.

Josette ignore ce qu'ils sont devenus. Elle n'a pas de rancœur. «Je ne nie pas les horreurs vécues, mais, personnellement, je ne demanderai rien du tout: si je n'avais pas été à l'orphelinat, j'aurais peut-être fini dans le ruisseau. Mais s'il y a des personnes qui sont dans le besoin, je suis d'accord qu'il faut les aider.»

Indemnisation réclamée

C'est ce que Pierre-Alain Savary veut faire, parce qu'il estime s'en être sorti mieux que d'autres aujourd'hui pris dans une spirale de suicides, cancers, dépressions, marginalisation, alcoolisme, prison… Ce qu'il attend? La reconnaissance officielle par la Confédération de la situation, des excuses pour le préjudice moral et une indemnisation financière qui permettrait à ces gens de «vivre dignement la fin de leur vie». Comme pour les «enfants de la grand-route», ces centaines d'enfants tziganes enlevés à leur famille par Pro Juventute entre 1926 et 1973; la Confédération a, depuis, débloqué 11 millions de francs à titre de réparations.

Pierre-Alain Savary souhaite notamment la reconnaissance du statut de victime (LAVI) et une indemnisation «intelligente», soit la centralisation des fonds afin de créer des structures d'accueil collectives. Dans un premier temps, deux maisons pilotes sont prévues à Berne et à Lausanne. Pour l'instant, la fondation, faute d'avoir réuni les 50 000 francs nécessaires, attend l'aval de la Confédération pour être créée.

Cheminement politique

Pierre-Alain Savary compte sur l'animateur radio Jean-Charles Simon. Et aussi sur le conseiller national Didier Berberat. Qui relève: «Au départ, je penchais plutôt pour une œuvre de mémoire. Mais, suite aux contacts que j'ai eus, j'ai changé d'avis. Il faut du concret.» L'élu neuchâtelois pourrait présenter le projet d'indemnisation en mai prochain. Les choses ne seront pas faciles. Créée en novembre dernier, l'association alémanique «Verdingkinder suchen ihre Spurren» (Les enfants placés cherchent leurs racines) serait déjà en proie à des frictions internes.

Sur le plan des recherches historiques, le budget promis à l'étude nationale du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), qui doit débuter le mois prochain, est passé de 500 000 à 130 000 francs, souligne, de son côté, l'historien Erwin Marti. Qui rappelle que tous les cantons ont placé des enfants en institution. «Les circonstances étaient différentes, mais les destins sont les mêmes.»