Genève

La solidarité du Conseil d’Etat à rude épreuve

Jusqu’ici, l’exécutif n’a pas lâché Pierre Maudet. Mais au sein de la classe politique, les scénarios vont bon train. Au sein même du PLR, certains craignent que l’union sacrée ne soit pas tenable à long terme

La République est en ébullition, le PLR retient son souffle. S’il ne fait aucun doute que le parti bourgeois aura de la peine à se remettre du séisme provoqué par l’affaire Maudet, quelle qu’en soit l’issue, il semblerait que la confiance des députés libéraux-radicaux envers leur ministre ne s’érode pas. Ou pas encore. En tout cas, si doute et contestation il y a, ils ne s’expriment pas, même de manière anonyme.

En revanche, les conjectures vont bon train sur l’attitude que le collège gouvernemental va adopter. Continuer à soutenir Pierre Maudet, conformément à l’union sacrée qui avait prévalu au début de l’été, avec pour conséquence de le voir nommé à la présidence du Conseil d’Etat? Ou le lâcher?

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La chose s’est déjà vue, et il n’y a pas si longtemps: en 2012, dans l’affaire Mark Muller, conseiller d’Etat impliqué nuitamment dans une bagarre avec un barman, son collègue de gouvernement Charles Beer avait évoqué la démission, précipitant la chose. Les deux affaires sont incomparables, mais leur issue l’est possiblement. Il suffirait peut-être qu’un membre du collège ou qu’un poids lourd du PLR évoque une démission pour que Pierre Maudet doive se résoudre à quitter le bateau, murmurent certains.

«Pierre Maudet, lui, est contraint au silence»

Le mensonge politique n’est pas pénal, entend-on répéter dans les rangs du PLR. Certes, mais il est, aujourd’hui, rédhibitoire en politique. C’est tout le problème, quand bien même le parti bourgeois répète qu’il faut attendre la levée d’immunité de l’élu: «Alors que le Ministère public s’est exprimé, Pierre Maudet, lui, est contraint au silence, explique Alexandre de Senarclens, président du PLR. Ce décalage devrait engager à ne pas tenir de propos sentencieux et à ne pas se perdre en conjectures.»

C’est pourtant ce à quoi se livre la classe politique, attendant de voir si le gouvernement va continuer de serrer les rangs. C’est qu’il en va de l’image de Genève et du crédit du gouvernement. Au sein même du PLR, toutes les hypothèses sont envisagées, et pas de gaîté de cœur. Beaucoup attendaient que le collège se prononce vendredi, mais le silence a prévalu. Ce qui accrédite la thèse que le Conseil d’Etat ne lâchera pas Pierre Maudet. Mettre préventivement sa tête sur le billot avant les conclusions de l’enquête accréditerait l’idée déjà en vogue que la politique est dépravée, selon certains à droite.

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Tous avec, ou tous contre

Un élu de gauche se montre plus prudent: «Je pense que le gouvernement fait tout pour ne pas le lâcher, Pierre Maudet étant apprécié par ses collègues. Mais je crois aussi que si la machine s’emballe, la pression deviendra de plus en plus forte et qu’il n’y parviendra pas.» Un point de vue partagé et redouté par des députés de droite aussi. Il faudrait en effet faire corps sur la durée, le temps que la procédure avance, puisqu’il ne fait guère de doute que la levée de l’immunité sera votée par le parlement.

Et ce, malgré les éventuelles nouvelles révélations, malgré le prétendu «tribunal médiatique». En d’autres termes, il faudra gouverner dans une ambiance délétère. Par conséquent, certains PLR voient poindre un départ, même si cette idée leur est pénible à envisager. Pour un exécutif qui s’est montré soudé autour de l’élu, en mai dernier, peu croient à la logique d’un tireur embusqué en son sein. Ce serait plutôt tous avec, ou tous contre, fidèlement à une logique de bloc.

Lui retirer ses dicastères

Une autre option serait de prendre une mesure plus symbolique, en retirant à Pierre Maudet le dossier de l’aéroport, par exemple. Elle aurait le mérite de permettre le fonctionnement de l’Etat. Une solution plus radicale consisterait à retirer à Pierre Maudet ses dicastères de la sécurité et de l’aéroport, le transformant en ministre coupeur de rubans. Un vide de la fonction qui pourrait vite s’avérer intenable et saperait la crédibilité politique du gouvernement.

Si les politiques brassent les hypothèses, le nez dans la crise, il en est un qui, de sa retraite, peut se permettre une vision plus décalée de la situation. Il s’agit de Guy-Olivier Segond, ancien conseiller d’Etat radical: «J’observe que le Conseil d’Etat continue de fonctionner. Il a récemment adopté le projet de budget, le plan financier et le programme de législature, sans avoir à recourir au vote. C’est donc le signe que les institutions fonctionnent.»

Idéal de transparence

Peu enclin à suivre les médias qui prédisent la mort politique de Pierre Maudet, Guy-Olivier Segond peut même envisager le retour du surdoué de la politique dans un final glorieux: «S’il y a vraiment rupture de confiance, il peut toujours démissionner et se présenter à sa propre succession. Je suis convaincu qu’il sera réélu brillamment. L’électorat est plus tolérant que l’opinion publique.»

Une pirouette qu’on envisage mal aujourd’hui, où l’idéal de transparence prend le pas sur l’exigence de compétence et d’efficacité. Mais cette dernière considération ne supprime pas le potentiel de stupéfaction que réserve la politique.


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Les députés «choqués et catastrophés»

Jean Batou, député d’Ensemble à gauche au Grand Conseil

«Nous avons toujours été sceptiques face aux explications de Pierre Maudet qui n’a cessé de se contredire au fil du temps. Le Ministère public révèle aujourd’hui qu’il nous a trompés. Le courage politique de la justice est rassurant. Le contraire aurait laissé penser que certains sont au-dessus des lois. Cela montre également que les preuves sont suffisamment solides pour s’engager. Dans cette affaire, j’ai toujours pointé du doigt les liens avec le pouvoir des Emirats et certains milieux immobiliers. Le communiqué du Ministère public qui mentionne l’implication de la Maison du prince héritier mais aussi de personnes et sociétés actives dans l’immobilier à Genève dans la préparation du voyage me donne aujourd’hui raison. Le lien de confiance est rompu, Pierre Maudet doit démissionner, même s’il demeure présumé innocent. Accepter un cadeau d’un prince héritier est un acte extrêmement grave. Il faut désormais aller au bout de l’enquête. Espérons que contrairement aux rumeurs qui circulent à Genève, il n’y ait pas d’autres affaires sous le tapis.»

Nicolas Walder, président des Verts genevois

«Plusieurs questions cruciales restent sans réponses. Quelles sont les raisons de ce voyage et pourquoi l’a-t-il dissimulé à ses collègues? Quid de l’attribution d’un mandat à l’aéroport? La promotion économique, personne n’est contre, mais il faut le faire en toute transparence. En tant que citoyen, j’aimerais que Pierre Maudet donne enfin une explication crédible. Le flou actuel donne lieu à énormément de spéculations. Le magistrat doit au minimum renoncer au dossier de l’aéroport.»

Bertrand Buchs, président du PDC genevois

«Je suis triste et catastrophé face à la crise politique très grave qui touche un membre du parti allié. La confiance envers Pierre Maudet n’est pas rompue, mais gravement mise à mal. L’affaire laissera assurément des traces. A ce stade, le parti ne demande ni la suspension ni la démission de Pierre Maudet et doit encore décider s’il votera l’autorisation de poursuivre le magistrat en justice.»

Thomas Wenger, député socialiste

«Le PS est choqué. Pour l’image de Genève et de la politique genevoise, c’est catastrophique. Le président du Conseil d’Etat aurait sciemment menti, à la commission de gestion, au parlement, pendant des mois, pour dissimuler la vérité. Au vu de ce que le Ministère public communique, la ligne de défense de Pierre Maudet s’écroule, à savoir celle du voyage privé. Il faut maintenant que le Grand Conseil lève l’immunité, et je ne vois pas, même à droite, de député qui se refuse à faire toute la lumière sur cette affaire. Si les conclusions de l’enquête devaient confirmer les soupçons, Pierre Maudet devra en tirer les conséquences et démissionner. Je pense aussi qu’on doit réfléchir à une suspension de sa fonction pour que l’enquête puisse avancer rapidement. Dans l’immédiat, je pense que le dossier de l’aéroport doit lui être retiré.»

Aucun des députés PLR que nous avons sollicités n’a souhaité s’exprimer à ce stade.

(Sylvia Revello, Laure Lugon-Moulin Zugravu)

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