Genève

SolidaritéS en grève contre SolidaritéS

Un conflit de personnes empoisonne le mouvement d’extrême gauche. Au point que trois membres et conseillers municipaux font un genre de grève du militantisme, accusant le mouvement de déni de démocratie

C’est une des bouffonneries dont la gauche de la gauche genevoise a le secret. Depuis trois jours, trois conseillers municipaux et membres de SolidaritéS font grève. Ils dénoncent rien de moins qu’un «déni de justice et de démocratie» au sein du mouvement.

A l’origine de leur colère, un conflit qui met aux prises la secrétaire administrative du mouvement, Maria Pérez, en arrêt maladie, et Pablo Cruchon, secrétaire lui aussi et poids lourd d’Ensemble à gauche. La première reproche au second des colères excessives à son endroit, confinant au harcèlement psychologique. Une enquête interne a donc été mise en place, pilotée par Anne-Marie Barone, ex-juge à la retraite. Début février, Pablo Cruchon s’est retiré de son plein gré de la course au Conseil d’Etat, pour lequel il était candidat, par souci de ne pas nuire à son parti, Ensemble à gauche. Une élégance portée à son crédit, puisqu’il a été élu au Grand Conseil le 15 avril dernier.

«Contrôle sélectif des informations»

Mais son retrait n’a pas suffi à calmer les esprits, puisque s’ensuit cette étrange grève. Grève de? Disons grève de militantisme. Pour quel motif? «Parce que nous n’avons pu lire qu’une version caviardée de l’enquête, explique Tobia Schnebli, conseiller municipal gréviste. Ce contrôle sélectif des informations est incompatible avec la nature de SolidaritéS.» Car entre-temps, le fameux rapport conclut au fait que Maria Pérez a bel et bien été atteinte dans sa personnalité, par des emportements de Pablo Cruchon, mais écarte le harcèlement psychologique, rapporte Le Courrier. Il estime aussi que l’employeur aurait dû prendre des mesures et questionner les mécanismes de sexisme notamment. Les grévistes veulent aussi obtenir la reconnaissance et la réparation des torts subis par la secrétaire.

SolidaritéS envisage de prendre un avocat

Pour le député d’Ensemble à gauche et membre de SolidaritéS Jean Batou, propulsé référent employeur du mouvement – un mouvement autogéré mais qui, pour l’occasion, a choisi une interface employeur –, les grévistes «font preuve d’impatience. Car nous avons accepté les résultats de l’enquête et allons bien entendu prendre des décisions pour sortir de la crise. Mais nous devons aussi garantir la protection des témoins.» SolidaritéS envisage de prendre un avocat.

«Cette affaire est devenue un délire collectif et fantaisiste qui nuit au mouvement, poursuit Jean Batou. N’importe quel employeur aurait déjà remis de l’ordre dans la boutique. Dans le milieu du travail, tout le monde rit de cette affaire. Car des engueulades, qui plus est dans des open spaces, c’est courant.» SolidaritéS connaîtrait-il ici la limite de l’autogestion? En intellectuel accompli, Jean Batou l’admet à regret: «Oui, on ne peut être totalement hors du monde, dans l’informel tout le temps. SolidaritéS devrait se doter de règles, pour répondre notamment aux cas de conflit. En ayant des employés, même s’ils sont aussi militants, on devrait peut-être se doter d’une petite structure de direction.» Une position qui promet de formidables empoignades.

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