Le djihad assumé du Biennois Majd N.

Enquête «Le Temps» a retrouvé la trace du jeune gymnasien parti combattre en Somalie avec la milice islamiste des Shebab

Il a fini embrigadé par Jabhat al-Nosra en Syrie et aurait trouvé la mort en Irak

De la milice islamiste des Shebab en Somalie à l’organisation terroriste Jabhat al-Nosra en Syrie. C’est le grand écart qu’a fait Majd N., un jeune gymnasien de Bienne. Son histoire est étonnante. Dans les milieux djihadistes, l’information circule qu’il aurait perdu la vie à Falloujah, en Irak.

Jordanien réfugié en Suisse avec sa famille, Majd avait mystérieusement disparu de Bienne en février 2011, à l’âge de 19 ans. On retrouve sa trace quelques mois plus tard au Kenya, puis en Somalie, où il s’est rendu pour combattre aux côtés des Shebab, avec un djihadiste allemand entraîné au Waziristan. Arrêté en mai 2012 à Nairobi, alors qu’il revenait pour se faire soigner d’une blessure, il a croupi pendant plusieurs mois en prison. En avril 2013, Majd, blanchi des soupçons de terrorisme faute de preuves, a été expulsé du pays vers une destination «inconnue». Ensuite, silence radio.

Aujourd’hui, fedpol, l’Office fédéral de la police, qui avait prononcé une interdiction d’entrée en Suisse à son encontre, confirme qu’il était dans un premier temps rentré en Jordanie. «A notre connaissance, M. N. aurait quitté le Kenya pour se rendre en Jordanie. Fort de ce constat et par décision du 19 décembre 2013, l’Office fédéral des migrations [aujourd’hui Secrétariat d’Etat aux migrations, ndlr] a révoqué l’asile de M. N. et lui a retiré le statut de réfugié», précise son porte-parole, Alexander Rechsteiner.

Selon les informations du Temps, Majd a subi des interrogatoires serrés des services secrets jordaniens pendant plusieurs semaines, puis, libre, a fréquenté l’Université d’Amman. Il s’est ensuite rendu en Arabie saoudite, avant de partir en Syrie. Des vidéos le montrant en train de combattre dans les rangs du groupe Jabhat al-Nosra, affilié à Al-Qaida, circulent sur Internet.

Confronté à ces informations, le SRC finit par confirmer l’affaire. «Le SRC a connaissance de plusieurs vidéos publiées sur YouTube. Ce sont des vidéos de propagande du Front al-Nosra montrant M. N., également connu sous son nom de guerre cheikh Abu al-Walid al-Shami, en Syrie. Elles datent probablement d’avril 2014», souligne sa porte-parole, Isabelle Graber.

Et sa mort dans la région de Falloujah? «Il y a des informations de source ouverte sur sa mort mais nous ne pouvons pas les confirmer», indique-t-elle. «J’ai des sources qui m’ont effectivement informé que Majd avait été tué en Irak», souligne, de son côté, Jean-Paul Rouiller, directeur du Centre d’analyse du terrorisme (GCTAT). «C’est une information qui circule.»

Pour le SRC, la dangerosité que représentait Majd, parfois dépeint comme un adolescent un peu perdu qui n’avait rien à se reprocher et qui se serait «égaré», n’est désormais que plus flagrante. Des politiciens avaient critiqué la décision de fedpol, qui, sur recommandation du SRC, avait prononcé une interdiction d’entrée en Suisse à son encontre alors qu’il était encore emprisonné au Kenya. Les autorités fédérales le jugeaient dangereux pour la sécurité intérieure du pays. Pour le SRC, il entretenait clairement «d’étroites relations avec le groupement terroriste somalien Al-Shebab.»

Egalement contacté, le Ministère public de la Confédération (MPC) se contente aujourd’hui de préciser que l’instruction ouverte contre Majd pour soutien ou participation à une organisation criminelle (art. 260ter CP) est toujours en cours. Voilà qui démontre que les instances fédérales ne jugent pas encore les informations concernant sa mort comme 100% fiables. Fedpol rappelle de son côté que la mesure d’interdiction contre le jeune Biennois valable jusqu’au 29 décembre 2017 est toujours actuelle. Le recours de Majd, qui visiblement avait bien l’intention de rentrer en Suisse, a été rejeté par le Conseil fédéral en janvier 2014.

Ses parents, qui vivaient encore à Bienne jusqu’à il y a peu, ont désormais quitté la Suisse. Son père avait obtenu l’asile en Suisse en 2001 après avoir fui la Jordanie en raison de son soutien au groupe Hamas.

Avant de partir au Kenya et en Somalie, Majd avait bénéficié de l’appui d’un Somalien. Un homme dont on retrouve la trace dans une autre affaire troublante: celle de «Abou Saad al-Tunsi», un Biennois d’origine tunisienne qui s’était évaporé de Suisse en 2005 avant d’être retrouvé mort, tué par les forces américaines… en Irak, où il combattait aux côtés d’Al-Qaida.

Le Temps avait contacté Majd en mars 2013. Du fin fond de sa cellule kenyane, avec sa voix fluette si particulière, il affirmait, sans vraiment nier qu’il avait combattu avec les Shebab: «Ils [les autorités kenyanes, ndlr] ont cherché à m’expulser! Je suis comme dans un tombeau. Ma cellule fait un mètre sur deux. J’insiste: un mètre sur deux!»

Le SRC confirme la présence de Majd N. dans plusieurs vidéos de propagande de Jabhat al-Nosra