Pour les autorités lausannoises, le dossier était réglé: il était temps que les taximen se débrouillent tout seuls. Ayant financé depuis ses origines le central téléphonique auquel s'adresse la clientèle, la Ville a estimé en avoir assez fait pour cette corporation très libérale au moment où l'Office fédéral de la communication (Ofcom) a imposé un changement impliquant de renouveler le matériel de radiotélécommunication. Du point de vue de l'usager, la nouvelle réglementation exigeait une légère adaptation: à partir du 1er janvier, la référence téléphonique permettant d'appeler un taxi ne serait plus «Taxi Services 0800 810 810», mais «Intertaxis 0844 810 810».

Malheureusement, tout cela était trop simple pour la corporation hétéroclite des taximen qui ne l'a pas entendu de cette oreille: malgré tous les appels à la responsabilisation, les deux numéros de téléphone se font concurrence depuis le 1er janvier. Comment en est-on arrivé là? L'affaire est fort longue, qui oppose, pour schématiser, les six compagnies gérant une bonne centaine de véhicules aux 148 chauffeurs indépendants. Pour Doris Cohen-Dumani, directrice municipale de la Sécurité publique, «la situation devenait ingérable»: dans la structure héritée des origines, qui remontent à 42 ans, chauffeurs indépendants et compagnies disposaient au conseil de la corporation d'une voix chacun: «les premiers bloquaient sans arrêt les propositions des secondes», reprend Doris Cohen-Dumani. Après moult épisodes, et l'échec de toute médiation, la Ville a décidé de trancher en mettant la centrale téléphonique au concours, en même temps que plusieurs activités liées aux transports publics, comme les bus scolaires ou pyjamas. La société Intertaxis, composée de quelques anciens de la coopérative, a remporté le marché, qui devait être inauguré le 31 décembre à minuit.

La plupart des indépendants se sont rebiffés, une dizaine seulement acceptant d'intégrer la nouvelle entité, qui donne plus de poids aux compagnies. «Ils ont fait la pluie et le beau temps pendant 40 ans et ne veulent pas perdre leurs privilèges», dénonce Pedro Bordiu, administrateur d'Intertaxis, ancien président de la coopérative, et lui-même chauffeur indépendant. Côté coopérative, on crie au putsch et on dénonce des «magouilles entre politiques et concessionnaires automobiles». «La Ville connaît notre fonctionnement, on ne peut être déclaré inefficace après 42 ans de services, c'est un prétexte», dénonce Luigi Binotto, chauffeur indépendant et membre du conseil d'administration de Taxi Services. Un recours est déposé par la coopérative auprès du Tribunal administratif, qui se déclare incompétent. Le TF, lui, rejette la demande d'effet suspensif. Fin décembre, le Tribunal des baux et la cour civile du Tribunal cantonal se prononcent quant à eux pour des mesures provisionnelles. Les centrales d'appels devront cohabiter, provisoirement au moins; la ville attend les motivations des tribunaux pour faire appel.

«Nous ne demandons pas la liquidation d'Intertaxis, nous souhaitons simplement pouvoir rester entre nous, note Yvette Dutoit, chauffeuse indépendante chez Taxis Services. J'ai attendu 14 ans pour avoir ma concession, ce n'est pas pour redevenir une employée.» Depuis le 1er janvier, les deux compagnies se partagent donc la clientèle, mais Intertaxis peine à décoller. «Nous sommes loin d'avoir absorbé 50% des appels alors que nous représentons 50% des véhicules susceptibles d'être utilisés», regrette Jean-Daniel Théraulaz, président du conseil d'administration d'Intertaxis, rajoutant: «C'est normal, notre numéro n'est pas connu et il est payant.» A tel point que les chauffeurs des compagnies affiliées à Intertaxis préparent aujourd'hui une pétition à l'intention de leurs patrons. «Nous exigeons le versement d'un salaire ou d'allocations sous peine de recourir à la grève, nous ne pouvons pas tenir dans ces conditions», constate Joseph Chidiac, tout en s'affairant à faire signer le document. La plupart de ses collègues stationnent devant la gare en attendant les clients: «Je suis obligé de venir là pour travailler, sinon je peux attendre les appels pendant des heures. Je n'en reçois que deux ou trois par jour», note amèrement Mirco Poljicak. Le chauffeur gagne aujourd'hui 80 francs par jour en moyenne contre 130 auparavant, tout en multipliant les heures supplémentaires. Beaucoup se disent nostalgiques de la coopérative et refusent de payer les pots cassés. «On ne nous a jamais consultés et il faudrait maintenant que nous allions distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres pour nous faire connaître», regrette l'un d'eux.