Le glissement à droite prédit à Berne après les élections parlementaires et l'entrée de Christoph Blocher au Conseil fédéral n'a guère trouvé de traduction à ce jour dans les dossiers politiques concrets. Les six votations organisées depuis sur les sujets les plus divers se sont soldées par autant d'échecs pour le gouvernement et le parlement. Aux Chambres fédérales, on enterre de nouvelles réformes pratiquement à chaque session, signe de l'extrême fébrilité et du manque de repères des partis.

Comment sortir de l'impasse? Certains appellent de leurs voeux – ou du moins perçoivent comme inéluctable à terme – un abandon du système de concordance et le basculement vers un régime de coalition. Les milieux patronaux ont eux tiré des enseignements différents des événements de ces derniers mois, et en particulier du désaveu subi devant le peuple le 16 mai sur le paquet fiscal et la 11e révision de l'AVS.

A l'occasion de la première «Journée des employeurs» organisée mardi à Berne, le président de l'Union patronale suisse (UPS), Rudolf Stämpfli, a appelé les partis à cesser leur «quête de confrontation» et à restaurer l'esprit de consensus et de concordance sous la Coupole. En démocratie directe, il n'y aurait pas d'alternative à la recherche «avec patience et persévérance de solutions viables, acceptées par de larges cercles».

Sur le fond, l'UPS reste toutefois ferme. La Suisse «vit au-dessus de ses moyens», répète-t-elle. Il importe de stabiliser la quote-part fiscale et celle de l'Etat, mais aussi de trouver des solutions pour assurer le financement des assurances sociales, que menace le renversement programmé de la pyramide des âges. Si elle maintient que cette perspective rend inévitable des coupes du côté des prestations, l'UPS admet toutefois, dans ce qui ressemble fort à un signal de bonne volonté à l'égard de la gauche, que de nouvelles ressources seront aussi nécessaires. L'organisation exclut en l'occurrence de relever les cotisations salariales, mais juge «imaginable» une hausse de la TVA «modérée» pour l'AVS et «transitoire» pour l'AI.

Pour Pascal Couchepin, également présent à la «Journée des employeurs», les dernières votations auraient montré qu'«il n'est pas possible de réformer si l'on ne parvient pas à rassurer la population» et à la «convaincre que l'on ne cherche pas à faire un premier pas vers un démantèlement social». L'échec du 16 mai, mais aussi de sa propre tentative de lancer l'an dernier le débat sur un relèvement de l'âge de la retraite, seraient par ailleurs liés au fait que les milieux économiques et les partis bourgeois ont trop longtemps abandonné le terrain de la politique sociale à la seule gauche. Il faut que la droite investisse ce domaine, «développe des thèses concrètement applicables» et «les exprime en public», a lancé le ministre des Affaires sociales.

Sur le fond de ses dossiers, dont il doit présenter aujourd'hui une «vue d'ensemble» au Conseil fédéral, Pascal Couchepin n'a pas fait d'annonce véritablement nouvelle, si ce n'est qu'il comptait, dans le domaine de l'AI, proposer que la rente ne soit plus calculée en fonction du gain futur potentiel, mais du gain réel actuel de la personne devenue invalide. Concernant l'AVS, il s'est déclaré prêt à étudier tous les modèles, notamment ceux prévoyant de faire dépendre l'âge de la retraite du revenu ou du nombre d'années de travail. Il a toutefois souligné que tous deux posaient des problèmes d'application – surtout le second – et qu'«en fin de compte» le problème se résume dans tous les cas à une question simple: réduire les prestations, augmenter les recettes ou un mélange des deux.

C'est sans doute un brin songeur que Pascal Couchepin a dû entendre mardi le discours du secrétaire d'Etat allemand en charge de la Santé et de la Sécurité sociale, Heinrich Tiemann. Même si le débat sur le relèvement de l'âge de la retraite s'est aussi enlisé outre-Rhin, la coalition rose-verte n'en a pas moins réussi depuis son arrivée au pouvoir en 1998 à «mettre l'Allemagne en mouvement» après l'«immobilisme» des années Kohl. Sous le chancelier Schröder, l'Allemagne a notamment introduit une dose de capitalisation dans son régime de retraites, précédemment basé sur le seul principe de répartition. L'impôt sur le revenu a été sensiblement baissé, le marché du travail flexibilisé. Et l'«agenda 2010», mis en place l'an dernier, constitue un vaste projet transversal visant à relever le défi démographique dans tous les domaines, l'objectif central étant de stabiliser voire de baisser les cotisations sociales. A la décharge de la Suisse, on signalera toutefois que les principaux indicateurs de l'Allemagne restent nettement moins enviables que ceux de la Suisse dans la plupart des domaines, sauf – dans une certaine mesure – dans celui de la santé.