Employée du Centre social protestant (CSP) à Genève, Katia Tolà-Nikonov est plus particulièrement responsable du dossier des réfugiés venus de Bosnie. Avec les autres œuvres d'entraide actives dans le canton, elle s'est battue bec et ongles contre la première décision du Conseil d'Etat de suivre la politique d'expulsion demandée par Berne. Un combat finalement gagné, puisque Genève accordera de multiples exceptions (lire ci-dessous). De manière différente, d'autres cantons ont décidé d'adopter une politique souple par rapport aux ressortissants bosniaques séjournant encore en Suisse. Pour la Genevoise, ces cas de «désobéissance» sont le fruit d'une situation tout à fait particulière. En résumé: Berne fait les gros yeux, mais laisse largement faire. Interview.

Le Temps: Cette fronde des cantons sur le dossier de l'asile constitue-t-elle une première?

Katia Tolà-Nikonov: A ma connaissance, c'est surtout la première fois que Berne laisse toute latitude aux cantons de renvoyer ou non des requérants. Généralement, la Confédération donne des ordres sans ambiguïté et précise que si les cantons n'ont pas procédé aux renvois à telle date, ils sont dans l'illégalité. Dans le cas des ressortissants de Bosnie, ce n'est pas le cas. L'Office fédéral des réfugiés (ODR) n'agite que le spectre financier du retrait de l'assistance payée par Berne.

– Comment expliquer que la sévérité du Conseil fédéral soit avant tout de façade?

– Du fait que le gouvernement fédéral se trouve dans une position délicate. La décision des renvois a été prise contre l'avis du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et des œuvres d'entraide présentes en Bosnie-Herzégovine. Ils estiment que la situation actuelle ne permet pas les retours. On est donc face à une décision qu'il n'est pas aisé de défendre.

– Dans ce cas, pourquoi avoir fixé des délais de départ aussi précis?

– Il me semble qu'il s'agit avant tout d'une préoccupation de politique intérieure. Les orientations suisses sur l'asile sont l'otage d'un certain populisme. A l'ODR, on nous dit souvent que nous ne pouvons pas comprendre la situation parce que, à Genève, nous ne subissons pas la pression de l'UDC. Je trouve cela extrêmement grave. Au moment où la Suisse fait son mea culpa pour des choses qui se sont passées il y a cinquante ans, elle est prête, toutes proportions gardées, à refaire les mêmes erreurs.

– Les médias et la population semblent cependant avoir un faible pour le cas des Bosniaques?

– C'est vrai. Nous, nous aimerions qu'un tel élan de solidarité soit possible pour d'autres communautés réfugiées chez nous. Mais le conflit qui s'est déroulé en Bosnie a davantage touché les gens parce que c'est en Europe, tout près de chez nous. Les réseaux de solidarité se sont plus facilement mis en place. Il est plus ardu de susciter de la compassion pour des personnes ayant vécu dans des pays beaucoup plus lointains, bien qu'elles aient également vécu des tragédies.

– Comment va maintenant évoluer la situation?

– En fait, nous ne saurons pas avant septembre combien de ressortissants bosniaques resteront encore en Suisse et devront être assistés dans les cantons. D'une part parce que certains partent encore et, d'autre part, parce que ceux qui restent cherchent à devenir indépendants financièrement quand ils ont le droit de travailler. Nous n'aurons une vision claire des choses que dans quelques semaines.

Propos recueillis par Eric Budry