Otto Baumgartner est hagard. Devant sa ferme du Champois, sur la rive droite du Doubs, à un kilomètre et demi en aval de Soubey, le vieux paysan observe l'impressionnante plaque de terre craquelée de 250 mètres sur 400 qui s'effondre depuis dimanche. Près d'un million de mètres cubes de marne s'est déplacé d'une trentaine de mètres. Le front du glissement a arraché la berge du Doubs et s'est échoué dans son lit. De 25 mètres de large à cet endroit, il s'est transformé en un goulet d'à peine trois mètres. Pour s'assurer un écoulement normal, la rivière au courant renforcé a empiété sur sa rive gauche.

«En allant fourrager les génisses à l'étable dimanche matin, j'ai vu des lézardes sur le chemin», explique Otto Baumgartner. Le glissement ne met pas sa ferme en danger. L'alerte a été donnée dimanche soir. Durant 24 heures, le terrain gorgé d'eau est descendu au rythme d'un mètre à l'heure. Depuis mardi, il s'est stabilisé. «A l'exception des arbres qui se brisent, on n'entend rien. Le glissement est même imperceptible», raconte le paysan.

En détruisant une petite route asphaltée, l'éboulement contraint deux autres agriculteurs à passer par Saint-Ursanne pour aller à la laiterie à Soubey, leur imposant un détour de 25 kilomètres. Il a aussi anéanti une dizaine des 38 hectares de la ferme du Champois. Les agriculteurs rencontreront jeudi Bernard Beuret, chef de l'Economie rurale, pour évoquer les possibles compensations financières.

Soixante heures après l'alerte, le militaire Charles Socchi, chef de la cellule de crise, a réuni son état-major, mercredi à l'école de Soubey. «J'ai une demi-bonne nouvelle, s'est exclamé François Flury, géologue consultant du canton. Le terrain n'a progressé que d'un à deux mètres dans le lit du Doubs depuis hier.» Mais la plaque composée d'argiles à opaline reste mouvante. Des champs de fractures se créent en permanence. «L'effet d'accordéon montre que la marne descend toujours. Pas de manière uniforme, comme s'il y avait cinq ou dix glissements à l'intérieur du mouvement, explique le géologue. Le plus inquiétant, c'est la butte qui s'est formée à l'avant de l'éboulement. Elle risque de continuer de glisser ou de dégringoler dans la rivière.» Avec pour effet de refermer l'étroit entonnoir. «On n'aura pas forcément un barrage imperméable, rassure François Flury. La rivière saura franchir l'obstacle. Mais le bouchon peut céder et déclencher une vague.»

Le danger n'effraie pourtant pas les spécialistes. Le glissement s'est produit suffisamment loin de Soubey pour que le village ne risque pas d'inondation. En aval, Saint-Ursanne est à plus de 10 kilomètres, Tariche à mi-chemin. «Même si elle n'a que 50 centimètres, une vague peut comporter des dangers», estime tout de même le géologue, incapable d'émettre une probabilité sur la réalisation du scénario catastrophe.

«C'est un magnifique phénomène naturel, reprend François Flury. Les glissements sont fréquents dans les côtes du Doubs. Ici, d'autres mouvements se sont produits par le passé. Voyez ces rochers, ils n'ont rien à faire là. Ils ont été poussés par des masses de terres. Quand? Je n'en sais rien! Le terrain est à la limite de la rupture. Les fortes pluies ont constitué le facteur déclenchant.» Les anciens du village ajoutent que de grosses quantités d'eau ruissellent de la Roche aux Glaçons qui surplombe le site.

La stabilisation du terrain ou la reprise de son mouvement dépendent de la météo. De nouvelles pluies sont redoutées. Mardi, des bûcherons ont coupé les arbres glissant avec le terrain, pour qu'ils ne dérivent pas dans la rivière et obstruent les ponts en aval, à Saint-Ursanne notamment.

Des idées surgissent pour dégager le lit du Doubs. Le projet de creuser un chenal de dérivation a été abandonné, la berge opposée étant trop escarpée. L'armée a été sollicitée, elle est prête à intervenir. «Mais que lui demander», s'interroge-t-on? L'accès de machines lourdes semble impossible. «Et où déposer la terre retirée, demande l'ingénieur Jean-François Gnaegi? La remettre sur la plaque qui a bougé, c'est l'inciter à glisser de nouveau! Il faut laisser la nature se stabiliser.»

François Flury suggère que l'armée joue les pompiers. A l'aide de lances à incendie, les militaires propulseraient de l'eau pompée en amont sur les marnes échouées, afin de les éroder et les évacuer dans la rivière. «C'est une solution écologique catastrophique, commente Jacques Babey, chef de l'Office des eaux. Les sédiments dégagés lisseront le lit de la rivière et l'étoufferont. Le Doubs, qui a déjà perdu la moitié de ses poissons, n'a pas besoin de ça!»

Le glissement de terrain pose encore un problème touristique. La route détruite est la seule que peuvent emprunter les nombreux randonneurs et vététéistes qui longent le Doubs de Soubey à Saint-Ursanne. Sa reconstruction ne se fera pas avant plusieurs mois. La navigation est elle aussi suspendue. L'éboulement obstrue le Doubs dans les «Lods de Soubey», une succession de rapides susceptibles de provoquer des frissons chez les néophytes du rafting.