Elevage

La souffrance animale au cœur de l’initiative pour les vaches à cornes

Alors qu'il concerne une bête de rente sur dix, l'écornage divise éleveurs, vétérinaires et scientifiques qui ne s'accordent pas sur le rapport à la douleur 

L’écornage des vaches, chèvres, taureaux ou boucs est-il douloureux? La question est au cœur du débat sur l’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles», soumise au peuple le 25 novembre prochain. Considérant l’intervention comme une «mutilation inutile», le texte demande un soutien financier pour les éleveurs qui conservent un cheptel à cornes. A l’heure où l'opinion publique est de plus en plus sensible au bien-être animal, paysans, vétérinaires et scientifiques sont divisés sur ce sujet hautement émotionnel.

Officiellement opposé à l’initiative, le Conseil fédéral défend une pratique qui permet de diminuer le risque d’accidents pour l’homme et l’animal et d’optimiser le nombre de bêtes gardées en «stabulation libre», c’est-à-dire sans entraves dans une étable. Autrefois précieuses pour la traction animale, les cornes sont aujourd’hui considérées comme gênantes voire dangereuses et près de neuf bêtes sur dix n’en possèdent plus. Quant à la douleur éventuellement ressentie par les animaux, elle ne semble pas préoccuper le ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, lui-même fils de vétérinaire, qui a récemment déclaré: «Il n’est pas prouvé scientifiquement que l’écornage fasse souffrir les animaux.»

La douleur, un phénomène subjectif?

Même constat chez Jean-Marie Surer, vétérinaire vaudois établi à Bière. Le spécialiste pratique couramment l’écornage, même si de plus en plus d’agriculteurs sont formés pour le faire eux-mêmes. «Si le protocole est respecté, je n’ai pas le sentiment que les veaux souffrent lors de l’opération qui dure environ 5 minutes», affirme Jean-Marie Surer, pour qui la douleur est un «phénomène subjectif, difficilement mesurable». Comment procède-t-il? «Le veau, âgé de 2 à 4 semaines, subit une anesthésie générale, puis locale autour du nerf qui mène à la corne. On brûle ensuite les «bourgeons» avec un fer chaud. La plaie cicatrise en une semaine.» L’écornage des vaches adultes est, lui, beaucoup plus rare et risqué.

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«Castrer un chien ou un chat est un acte tout aussi violent, qu’on peut aussi considérer comme une atteinte à l’intégrité de l’animal, estime Jean-Marie Surer. Pourtant, personne ne s’en émeut.» Du reste, pour obtenir des vaches «bien coiffées», avec de belles cornes, il est, selon lui, nécessaire de guider leur croissance avec un étui en bois ou du fil de fer: «On pourrait là encore s’interroger sur une potentielle souffrance.»

«Brûlure au troisième degré»

Au Tierspital de Berne, les chercheurs livrent un tout autre diagnostic. «Une première étude publiée en février dernier montre que l’ébourgeonnage, effectué selon le protocole analgésique recommandé en Suisse, provoque une douleur aiguë qui se manifeste par une hypersensibilité locale à la stimulation et à la pression tactiles durant les trois semaines qui suivent l’opération, indépendamment de l’âge des veaux étudiés (entre 1 et 4 semaines)», note Claudia Spadavecchia, professeure à la Faculté Vetsuisse de l’Université de Berne.

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«Si l’analgésique est correctement appliqué, les veaux ne souffrent pas pendant l’intervention, mais par la suite, lorsqu’ils se réveillent, précise cette spécialiste de l’anesthésie et de la douleur. A titre de comparaison, l’écornage s’apparente à une brûlure au troisième degré chez l’être humain.» Toujours à l’Université de Berne, une seconde étude s’attache aujourd’hui à déterminer si les séquelles perdurent trois mois après l’intervention.

«Spectacle de douleur insupportable»

«Certains veaux mal endormis tentaient de s’enfuir, d’autres, extrêmement stressés, bougeaient la tête et leurs poils étaient brûlés, l’odeur me donnait mal au cœur. Lorsque l’intervention était effectuée tardivement, des bouts de cornes repoussaient.» Ce «spectacle de douleur devenu insupportable» a poussé Claude*, agriculteur romand d’une trentaine d’années, à cesser définitivement l’écornage il y a huit ans. Son élevage d’une centaine de vaches laitières n’est désormais plus destiné à la vente pour l’élevage, mais uniquement à la production de lait et de viande.

La politique agricole suisse pousse les agriculteurs à enlever les cornes de leur bétail, parce qu’il se vend mieux sans, et que la capacité de leur élevage peut ainsi être densifiée.

Claude*, éleveur romand

Aujourd’hui, le jeune homme dénonce l’hypocrisie d’un modèle d’exploitation intensive. «La politique agricole suisse pousse les agriculteurs à enlever les cornes de leur bétail, parce qu’il se vend mieux sans, et que la capacité de leur élevage peut ainsi être densifiée. Beaucoup n’ont pas d’autre choix que de s’exécuter pour être rentables. Or, avec cette tendance qui n’existe que depuis soixante ans, on s’achemine vers la disparition de l’espèce à cornes, on risque de modifier durablement la physionomie de l’animal.»

Moyen de communication 

De l’avis des observateurs, la génétique sans cornes est vouée à se répandre dans les troupeaux suisses, comme c’est déjà le cas en Norvège et en Suède. Faut-il s’en inquiéter? Pour Pascal Girod, biologiste membre de l’association suisse de protection du bétail KAGfreiland, la question est ailleurs. «L’absence de cornes a toujours existé, mais elle n’a prévalu que chez quelques races comme les vaches Angus ou Galloway», détaille le spécialiste, tout en réaffirmant leur importance.

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De quoi sont-elles constituées? «Les cornes sont alimentées en sang et traversées par des fibres nerveuses, donc très sensibles, répond Pascal Girod. Il ne s’agit pas de matière morte comme les ongles humains.» A quoi servent-elles? «Les cornes sont un moyen de communication et un attribut de supériorité lorsqu’il s’agit de garder la distance individuelle et de maintenir la hiérarchie au sein du troupeau. Elles servent aussi pour les soins corporels.» 

*Prénom d’emprunt

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