«On ne braconne pas le lynx, on l'élimine.» A la suite des nombreux félins récemment tirés, les «liquidateurs» sont dans la mire de Pro Natura. Le mouvement s'est penché sur tous les cas intervenus depuis la réintroduction de l'animal. Pas moins de 47 lynx ont été abattus, empoisonnés ou bastonnés. Mais les auteurs restent presque toujours impunis, alors que l'hostilité contre le prédateur est toujours entretenue dans certaines régions.

«Plombé, empoisonné, coupé en morceaux ou enfoui dans un sac plastique, le lynx se heurte à l'intolérance d'une minorité d'extrémistes prêts à user de violence pour l'exterminer.» Le ton est aussi sec qu'une balle de fusil. Longtemps modérée, Pro Natura sort de sa réserve. Elle critique aujourd'hui le laxisme de la justice, et les sociétés de chasse n'exerçant aucun contrôle sur des membres qui se disent prêts à violer la loi.

«Lorsque nous avons fait notre campagne de sensibilisation au braconnage, nous avons finalement réalisé que celui-ci était suffisamment répandu et pouvait menacer vraiment le félin. Il est vrai que notre première vision, qui tenait surtout compte des barrières naturelles entravant le lynx, était un peu naïve», relève Nathalie Rochat, coordinatrice du groupe «Lynx & Cie». «Sur une espèce déjà fragilisée par un faible effectif, le braconnage peut être un danger décisif. Nous irons donc jusqu'au bout et nous ne lâcherons pas.»

Le mouvement s'est livré à un recensement fouillé de toutes les morts de lynx depuis 1974. Les affaires ont été nombreuses dans les années 1990. L'an passé, quelque huit lynx ont été tués ou empoisonnés, tandis qu'un nouveau cas est encore survenu le mois dernier à Meiringen. Selon les estimations de Pro Natura, une mort de lynx sur trois serait due au braconnage. C'est beaucoup pour une population dont l'effectif est aujourd'hui d'une centaine d'individus en Suisse.

Or le félin compte beaucoup d'adversaires acharnés. Dans l'Oberland bernois, il existerait même un «compte noir». Cette cagnotte serait alimentée à raison de 300 francs par les opposants du lynx, afin de prendre en charge les éventuelles amendes ou les frais de procédure, au cas où l'un d'entre eux serait appréhendé.

Ces rumeurs sont aussi parvenues aux oreilles des spécialistes du canton et de la Confédération. Elles ont paru assez inquiétantes pour que ceux-ci et les juges d'instruction se demandent s'il n'y avait pas là une infraction pénale. Mais les investigations sont difficiles. Rien n'a ainsi pu être confirmé.

Actuellement, aucune des enquêtes en cours n'a abouti. L'automne passé, une nouvelle affaire a été ouverte dans la région de Thoune. Dans un restaurant de Wimmis, deux chasseurs ont montré des photos sur lesquelles ils posaient aux côtés des dépouilles de deux lynx. «On sait que ces images existent, mais malgré les investigations on ne sait pas ce qu'ils en ont fait», expliquer simplement le juge d'instruction Thomas Wieser.

L'an passé, le 28 février, une mère et ses deux petits ont par ailleurs été retrouvés empoisonnés près de Rougemont, dans le Pays-d'Enhaut. Un an plus tard, le ou les auteurs n'ont pas pu être identifiés. «Ce n'est pas faute de déployer des moyens», souligne le juge d'instruction de l'Est vaudois Pierre-Henri Knebel.

Des courriers anonymes sont parvenus au magistrat. Mais la plupart de ces informations restent vagues et inexploitables, et les pistes peuvent mener à n'importe quel milieu. «J'espère obtenir des résultats, mais je n'en suis pas convaincu», déclare avec une certaine lassitude le juge.