Tourisme

Le soutien unanime aux Fêtes de Genève se fissure

Genève risque de ne pas vivre ses traditionnelles Fêtes en août 2018 tant la crise est profonde dans la fondation chargée de son organisation. Pierre Brunschwig, président du groupe Bongénie, brise un tabou et s’exprime à contre-courant

«L’attachement des hôteliers envers les Fêtes de Genève tient du fétichisme. Et cela rend toute réforme impossible.» Alors que Genève risque de connaître un été 2018 sans Fêtes suite à la crise qui secoue Genève Tourisme, la fondation chargée de son organisation, Pierre Brunschwig, président du groupe Bongénie, brise un tabou. Non, les acteurs de l’économie genevoise ne font pas tous bloc derrière cette tradition. «Je ne prétends pas qu’il ne faille rien faire, reprend le commerçant. Mais pour l’été prochain, une version minimaliste, avec le seul feu d’artifice me conviendrait.»

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Directeur général et organisateur licenciés

Les conséquences des récents déboires des Fêtes pourraient bien donner satisfaction à Pierre Brunschwig. Le déficit de l’édition 2017 (3,2 millions sur un budget de 4,5 millions), s’ajoutant à celui de l’année précédente (6 millions), a entraîné le licenciement du directeur général de Genève Tourisme, qui finance la manifestation estivale grâce aux taxes qu’il prélève auprès des commerçants et des hôteliers. Le contrat de l’organisateur en chef de l’édition 2017, lui, n’a pas été renouvelé.

Les responsables de Genève Tourisme, fondation de droit privé qui compte le Conseil d’Etat, la Ville de Genève et les communes dans son conseil ainsi que les milieux dont l’activité économique a trait au tourisme, consacrent leurs vacances de fin d’année à discuter notamment avec Pierre Maudet, conseiller d’Etat en charge de l’économie. Ils dévoileront en début d’année leur solution pour l’été prochain. Seule contrainte: rester dans les chiffres noirs. Réduire la voilure de cet événement estival qui a duré jusqu’à trois semaines sera une obligation.

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Animation de la ville en été

Un mois d’août sans Fêtes, serait-ce grave? Pour les acteurs de l’industrie touristique genevoise, la question ne se pose pas. «Nous savons que les Fêtes génèrent une forte activité qui fait que le mois d’août, dans son ensemble, est l’un des trois meilleurs de l’année, dit Thierry Lavalley, président la Société des hôteliers de Genève et membre de la Fondation Genève Tourisme. Bien entendu, ne pas avoir de Fêtes représenterait un grave préjudice d’occupation car beaucoup de clients ne viendraient pas faute d’animation.»

Marc-Antoine Nissille, directeur de l’hôtel Les Armures, en Vieille-Ville, et vice-président de la fondation: «Dans nos discussions avec les agences de voyages, la question de l’animation de Genève en été est essentielle. Comme elle l’est pour les autres villes. Les Fêtes assurent cette animation et jouent donc un rôle important.»

«Le problème n’est pas d’assurer une animation durant les Fêtes, répond Pierre Brunschwig, mais d’offrir des événements de qualité durant tout l’été.» L’unanimité des hôteliers à vouloir conserver cette manifestation, il ne la comprend pas. Le commerçant a été membre du conseil de Genève Tourisme comme représentant du Trade Club, l’association des grands magasins. Il a été actif dans le comité qui a tenté de faire évoluer les Fêtes. Entre 2007 et 2009, cette cellule de réflexion s’est réunie à douze reprises. Un rapport avait été produit en novembre 2009, qui posait dix conditions pour revitaliser l’événement. En vain. Il a remis sa démission en février 2017.

«Un problème de gouvernance»

«Cette crise, on la voyait venir comme un éléphant dans un couloir», rappelle Pierre Brunschwig qui identifie un problème de gouvernance: «Confier l’organisation de la manifestation à Genève Tourisme, c’est lui demander de faire naviguer un bateau sans gouvernail. Elle doit coordonner des services municipaux et cantonaux sur lesquels elle n’a aucune autorité. Au final, elle n’est là que pour prendre des coups.»

Pour lui, Genève Tourisme peut organiser des événements ponctuels, comme le feu d’artifice final. Mais lui demander d’assurer l’entier des Fêtes, de la course des garçons de café à l’emplacement des toilettes autour de la Rade, n’entre pas dans ses compétences. Pire: cette charge nuit à son fonctionnement: «Les Fêtes durent onze jours mais accaparent toute l’année les deux tiers des séances du conseil, au détriment d’autres projets innovants.»

L’importance des Fêtes pour l’économie genevoise

Le problème, souligne-t-il, est que les membres du conseil «ont tous très peur des politiciens». Laurent Terlinchamp, directeur de la Société des cafetiers, restaurateurs, hôteliers de Genève, confirme cette impression: «Lorsque la Ville impose onze jours au lieu de trois semaines, il faut avoir le courage de dire non. La durée doit être celle nécessaire pour rentabiliser la manifestation. C’est au comptable de la déterminer!»

Concernant la place cardinale des Fêtes pour l’économie genevoise, Pierre Brunschwig a un avis nuancé. «Pour les cinq-étoiles, il est vrai qu’elles sont importantes, continue-t-il. Mais pour les commerçants qui, comme nous, travaillent avec la clientèle moyen-orientale, ces semaines ne sont pas celles où le chiffre d’affaires est le plus élevé. Il y a quelques années, la manifestation avait eu lieu pendant le ramadan. Il n’y avait aucun touriste du Moyen-Orient. Pourtant, les hôteliers et les commerçants ont survécu.»

«On n’organise pas les Fêtes pour les hôteliers, mais pour l’ensemble des touristes et des Genevois», rectifie Laurent Terlinchamp, pour lequel il faut désormais se donner du temps pour transformer les Fêtes: «On ne peut pas décider, d’une année à l’autre, de tout modifier, qui plus est en imposant des contraintes. Si on veut inscrire Genève dans le Guinness Book comme la ville la plus ennuyeuse en été, continuons car nous sommes bien partis.»

Initiative populaire et contre-projet

Un élément complique la situation: les Genevois se prononceront, le 4 mars, sur une initiative populaire, et son contre-projet de la Ville de Genève. La première veut réduire les festivités à sept jours maximum et les placer sous tutelle municipale. Les forains seraient priés d’installer leurs carrousels sur la plaine de Plainpalais, et non plus autour de la Rade. Le second prône onze jours de liesse, sans subvention municipale. Le choix des Genevois s’appliquera dès l’été 2019.

Sept jours contre onze: la question de la durée n’est pas anodine. Les déficits se sont creusés à partir du moment où la Ville, propriétaire des espaces occupés par la manifestation, a imposé deux semaines au lieu de trois.

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