L’initiative de l’UDC sur les juges étrangers met au cœur du débat les questions autour de la souveraineté de la Suisse, de Guillaume Tell à la création de l’Etat fédéral en 1848. Deux historiens, aux convictions opposées sur ce texte, ont accepté d’en débattre. Peter Keller est conseiller national UDC (NW) et journaliste à la Weltwoche. Olivier Meuwly est membre du PLR et vient de publier Une histoire politique de la démocratie directe en Suisse. Ils nous démontrent que l’histoire est un terrain d’enjeux politiques.

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Le Temps: Dans cette campagne sur les juges étrangers, le nom du bailli Gessler est souvent cité. Est-ce une bonne référence?

Peter Keller: Dans un récit, Gottfried Keller raconte l’histoire d’un Nidwaldien qui défend sa liberté face à un Français qui tente d’importer son idée de liberté. La définition suisse de la liberté, ce n’est pas de faire ce qu’on veut, c’est de ne pas faire ce qu’on ne veut pas. Et le bailli Gessler, dont Guillaume Tell refuse de saluer le chapeau, est la personnification de cette idée. De même avec cette initiative, nous refusons de nous plier aux injonctions des juges de Strasbourg ou de la Cour européenne de justice.

Olivier Meuwly: Pour moi, ces deux libertés ont façonné la Suisse. Les droits populaires s’inspirent à la fois des vieilles libertés concrètes octroyées par le seigneur au Moyen Age et de la liberté abstraite des Lumières.

P. K.: Mais la Landsgemeinde est beaucoup plus vieille que la Révolution française, qui d’ailleurs s’est aussi inspirée de la liberté suisse et de Guillaume Tell. D’ailleurs, dans la pièce de théâtre de Schiller sur Guillaume Tell, c’est la Révolution française qu’il raconte en toile de fond.

La définition suisse de la liberté, ce n’est pas de faire ce qu’on veut, c’est de ne pas faire ce qu’on ne veut pas.

Peter Keller (UDC), conseiller national et journaliste

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Pourquoi l’UDC fait-elle autant référence aux pères fondateurs dans cette campagne?

P. K.: Elle est très profondément ancrée dans les âmes suisses. Il est dans l’ADN de la Suisse de ne pas accepter des juges étrangers et, dès lors, elle devient évidente dans cette campagne.

O. M.: Christoph Blocher a eu un rôle important dans les années 1990 pour rappeler que la Suisse avait une histoire. Alors que la gauche tentait de la nier, il est venu dire aux Suisses: on va vous rendre votre histoire, avec Guillaume Tell et Winkelried. L’histoire est redevenue ce qu’elle est, un terrain politique. Encore faut-il la remettre sur des bases réelles. Guillaume Tell n’est pas une référence historique, mais il y a une histoire médiévale de la Suisse plus importante qu’on ne le disait.

P. K.: L’UDC n’est pas la première à se référer à ce mythe de la liberté de dire non. Au XVIIe siècle, lorsque les paysans lucernois se soulèvent, ils s’habillent en Guillaume Tell, même si c’est pour s’opposer aux seigneurs de la ville. Il y a là une continuité.

O. M.: Tout à fait, et d’ailleurs même la gauche, à la fin du XIXe siècle, utilise l’image de Guillaume Tell pour demander que les réfugiés politiques russes ne soient pas renvoyés chez le tsar.

L’UDC est-elle en train de mythifier la souveraineté suisse?

O. M.: Il y a une utilisation exagérée de ces mythes pour faire de la souveraineté suisse quelque chose d’absolu. L’histoire suisse, c’est l’histoire des Suisses certes, mais elle est aussi dépendante de l’étranger. Napoléon y a joué un rôle important et, au Congrès de Vienne en 1815, la Suisse est un objet de négociations.

P. K.: A l’intérieur du Palais fédéral, construit à la fin du XIXe siècle, on voit, avec les trois Confédérés, la Landsgemeinde, une grande narration pour montrer que cette nouvelle Suisse a des racines. En plein Kulturkampf, l’intention était de montrer que nous avons plus en commun que ce qui nous sépare. Ceux qui critiquent l’UDC disent que ces mythes divisent les Suisses, mais ce n’est pas juste.

O. M.: Ce que je regrette, c’est que, dans cette vision, l’histoire suisse d’avant la Révolution devient la vraie histoire. Et là, on tombe dans une mythification qui n’éclaire plus les problèmes d’aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai de la peine à accepter qu’on ressorte aujourd’hui le bailli Gessler. Le contexte a changé et on peut raconter la souveraineté suisse autrement qu’en se référant à des personnages mythiques. Pour moi, là, on abuse de l’histoire.

P. K.: Si on nous accuse d’abus, c’est peut-être parce que cette référence a trop de succès et qu’elle reste bien compréhensible.

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Question piège: depuis quand la Suisse est-elle souveraine?

P. K.: On s’est mis d’accord pour célébrer la Fête nationale le 1er août en référence au pacte de 1291. C’est un document historique et non un mythe. Mais il n’y a pas une date exacte, parce que la Suisse est une création naturelle, comme une plante qui se développe.

O. M.: Au XIIIe siècle, les Suisses n’ont pas l’intention de se séparer du Saint Empire. Ils veulent préserver leurs libertés. Juridiquement, il faut plutôt retenir 1815 et le Congrès de Vienne, où la Suisse est reconnue internationalement.

La Suisse a été un acteur de son histoire, mais pas le seul. Il a parfois fallu négocier, voire obéir aux circonstances.

Olivier Meuwly (PLR), historien 

Et comment définir la souveraineté de la Suisse?

O. M.: Cette définition répond aux événements de l’histoire. La Suisse a été un acteur de son histoire, mais pas le seul. Il a parfois fallu négocier, voire obéir aux circonstances. Il faut garder cela à l’esprit quand on parle de souveraineté.

P. K.: Un si petit pays se doit d’interagir avec l’étranger, c’est clair. La Suisse a essayé de trouver le chemin de la souveraineté, mais ce n’est pas une autoroute. Ce modèle suisse de pays neutre, multiculturel et multiconfessionnel s’appuie sur des mythes positifs et sur l’idée de Willensnation, un pays qui s’est construit sur sa propre volonté.

O. M.: Cette idée de Willensnation me fait peur dans le sens qu’elle fait croire à un projet. Or, même en admettant que les trois Confédérés aient existé, ils ne se sont pas dit un jour: on va créer la Suisse. Il y a eu des volontés construites au gré des circonstances. En 1815 par exemple, la neutralité a été imposée aux Suisses sans qu’ils n’aient rien à dire, mais cela correspondait aussi à leur volonté.

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Démocratie directe en toile de fond

Quel impact la votation sur l’autodétermination peut-elle avoir sur la souveraineté? Où se situe la frontière entre le droit international et le système politique suisse? Tout est question d’équilibre, selon deux historiens

La votation du 25 novembre est-elle cruciale pour la souveraineté du pays?

O. M.: Il n’y a pas de votation cruciale. Le système suisse a une assez grande résilience. Elle est toutefois importante parce que la Suisse ne peut pas vivre sans ses liens avec l’étranger. Il y a certes des problèmes à régler par rapport aux droits européens et certaines interprétations des droits de l’homme. Mais l’initiative éveille l’illusion qu’on peut rester dans son jardin et que le monde tourne autour.

P. K.: C’est clair que la Suisse n’est pas un jardin ni une île. Mais la question posée par l’initiative est de savoir qui est le souverain. Et en Suisse, c’est le peuple. Ce que demande l’initiative, c’est que si un nouvel article constitutionnel va à l’encontre d’un contrat international, les juges fédéraux sont obligés de privilégier la Constitution, et donc la volonté du souverain.

En politique suisse, on dit que le peuple a toujours raison…

P. K.: La vraie question est ailleurs. Certains pensent qu’on peut corriger ces droits du peuple, mais ce serait la fin de notre système politique, aussi de la concordance. C’est un équilibre très délicat, dont la démocratie directe constitue la base.

O. M.: Le peuple n’a pas toujours raison, mais c’est lui qui décide. Il faut voir toutefois qu’il élit aussi un parlement. Les tâches ont été distribuées.

P. K.: Mais comme dans la définition de la liberté de dire non, le peuple laisse les politiciens agir jusqu’au moment où il n’est plus d’accord et où il l’exprime dans les urnes.

O. M.: Ce système n’est pas en danger en Suisse. Dans la mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse», le parlement a fait son travail en trouvant une solution pour résoudre des conflits très difficiles. Le vote du peuple est une étape dans le processus de décision.

P. K.: Oui, mais dans le processus de mise en œuvre, le parlement doit tout de même respecter la volonté d’une initiative et celle du peuple. Et cela n’a pas été le cas avec cette initiative.

Aujourd’hui, n’est-ce pas surtout la loi du plus fort qui prévaut, comme on le voit avec Donald Trump, qui s’assied sans scrupule sur le droit international?

O. M.: C’est pour cela que la Suisse a tout intérêt à avoir un réseau dense de traités internationaux, qui reste la moins mauvaise solution pour éviter ce genre de pressions.

P. K.: Nous n’avons pas un système présidentiel comme aux Etats-Unis. Mais il devrait être possible en tout temps de renégocier ou résilier un contrat.


Cet article a été initialement mis en ligne le 5 novembre 2018.